« Donner les moyens de pouvoir travailler à établir un système de santé plus fort »
Anarchie commerciale, concurrence déloyale et failles dans le contrôle des frontières : la profession de pharmacien fait face à des menaces grandissantes au Cameroun.
À l’occasion de la Journée mondiale de la profession, le Dr Georges Menyene, chef de l’unité de lutte contre les faux médicaments dans le Littoral, dresse un état des lieux sans détour et interpelle sur la nécessité d’un assainissement urgent.
Quels sont les défis liés à la profession du pharmacien au Cameroun ?
Le pharmacien est confronté à de multiples défis. Le plus alarmant est la prolifération des points de vente illicites de faux médicaments, qui entraîne une véritable banalisation de notre métier. L’opinion publique a désormais le sentiment que n’importe qui peut s’improviser pharmacien.Pourtant, ces comptoirs clandestins constituent un exercice illégal de la profession au regard d’une réglementation claire et régulièrement mise à jour.
Malheureusement, nous constatons un manque criard de répression. Par ailleurs, la fonction publique ne pouvant recruter tous les diplômés, de nombreux pharmaciens doivent se tourner vers les structures agréées par le ministère de la Santé publique (Minsanté) pour s’insérer sur le marché du travail.Lorsqu’ils tentent de s’installer à leur propre compte en clientèle privée, ces jeunes professionnels se heurtent à une concurrence totalement illégale.
On observe par exemple que des municipalités attribuent des boutiques de rue à des commerçants qui y vendent des produits de santé. C’est une aberration : ces personnes n’ont aucune qualification, ne sont pas inscrites au Tableau de l’Ordre, et distribuent des produits aux sources intraçables.Nous demandons fermement que les pouvoirs publics nous donnent les moyens d’assainir le secteur pour bâtir un système de santé plus solide.
On ne peut pas tolérer qu’un pharmacien qualifié soit directement concurrencé par des individus ne maîtrisant absolument rien du domaine, installés parfois à quelques mètres de son officine.Enfin, un autre dérive inquiète : certains délégués médicaux se livrent à la dispensation ou à la livraison directe de produits pharmaceutiques dans les hôpitaux ou les officines, créant parfois des sociétés factices sans aucun agrément. Or, au regard de la loi, le rôle du délégué médical doit se limiter strictement à la promotion du médicament.
En matières de traçabilité des médicaments, quels constats faites-vous ?En termes de traçabilité des médicaments par exemple, on a besoin que les lots de médicaments soient bien suivis, et ça c’est un travail que le pharmacien sait faire. Et ça embraye un peu sur la pharmacovigilance, parce que lorsqu’il faut par exemple retirer un médicament sur le marché, parfois ce n’est pas tout le stock du médicament qu’on retire, on peut retirer juste un lot.
Lorsque le Ministre instruit le retrait d’un lot, ça va continuer à être vendu à l’étalage partout. Tandis que le pharmacien, lui, il sait qu’il réceptionne des lots précis, il s’appuie sur son système informatique et ses registres pour identifier le lot incriminé, le placer en quarantaine et attendre les instructions. À l’inverse, sur le « gazon » ou dans les ventes à la sauvette, personne ne contrôle les numéros de lot. Malgré les arrêtés officiels, ces produits dangereux continuent d’être vendus en toute impunité.Que prévoit la réglementation encadrant le secteur pharmaceutique ?La loi est tellement détaillée.
La loi 90/035 portant organisation de la profession précise qui est pharmacien et fixe les conditions légales d’exercice. Avoir le diplôme ne suffit pas : il faut détenir l’autorisation officielle pour exercer. Cette loi précise dans tous ses articles qui est même déjà considéré comme pharmacien, les conditions pour pouvoir exercer en tant que pharmacien.
La loi prévoit même que certains secteurs ne soient pas jumelés. Par exemple, un pharmacien ne peut pas être titulaire d’une officine de pharmacie et être aussi responsable dans une structure de distribution de médicaments. Ça c’est deux secteurs différents qui ont leurs agréments à part. Voilà, et quand il y a des agréments comme ça, c’est en votre nom propre, donc c’est incessible, c’est pour toi seul. Voilà, donc tu ne peux pas avoir ton nom sur deux documents de sociétés différentes.
Quel est l’état des lieux concernant la contrebande et les faux médicaments ?Au Cameroun, nous avons des portes d’entrée de médicaments, et ces portes d’entrée sont principalement terrestres, maritimes, aériennes. Et, à chaque porte d’entrée, il y a un ensemble d’administrations qui assurent quand même la vérification. Maintenant, des médicaments entrent par ces voies-là, parfois en complicité avec beaucoup de ces sectoriels.
Toutefois, certains réseaux de contrebande parviennent à contourner la vigilance des équipes médicales en tirant parti de complicités au niveau d’autres corps de contrôle. En réalité on ne pense pas au bien de la population, on pense au bien de ses poches.
Et c’est ça le problème au niveau des portes d’entrée. Qu’est-ce qui favorise l’ampleur de ce phénomène au Cameroun ?
Le sous-emploi des personnels de santé est un facteur clé. De nombreux aides-soignants, techniciens de laboratoire, commis de pharmacie ou infirmiers ne trouvent pas d’emploi à la fin de leur formation. Face au chômage, beaucoup se tournent vers la vente illicite de médicaments. L’employabilité est donc un enjeu central.
Certaines structures publiques s’approvisionnent parfois hors du Fonds. Est-ce permis ?
Cet approvisionnement est autorisé à condition que les structures fournisseuses soient agréées par le Minsanté. Le circuit légal permet à un établissement de se dépanner auprès d’un confrère également agréé en cas de besoin.














