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« Les tabous familiaux et institutionnels autour de la sexualité empêchent une prise de conscience »

La défenseuse des droits humains, militante féministe et coordonnatrice de l’association Elles Rayonnent Ensemble basée à Douala au Cameroun, s’exprime sur le comportement des jeunes filles sur les réseaux sociaux.

Le Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille (Minproff), le Pr marie Thérèse Abena Ondoa, dans un communiqué signé le 23 juillet 2026, condamne la diffusion sur les réseaux sociaux de contenus par de jeunes filles faisant la promotion des substances nocives, de la violence et de l’immoralité. Elle réaffirme l’impératif du respect de la dignité humaine. Quelle est votre lecture globale du communiqué du ministre du 23 juillet 2026 concernant les dérives des jeunes filles sur les réseaux sociaux ?

Pour moi, ce communiqué traduit le malaise des pouvoirs publics face à l’inadéquation entre les valeurs traditionnelles de la société camerounaise et la culture du buzz globalisé. Il illustre la volonté de l’État de marquer son territoire dans l’arène numérique, même si c’est fait de manière maladroite car malheureusement ce message reste problématique aussi bien sur la forme que le fond. En effet, L’utilisation des termes comme « déviance » par les instances

gouvernantes déplace souvent un problème public vers une faute individuelle. Derrière ce qualificatif se cachent des vulnérabilités systémiques profondes qui limitent les choix de ces jeunes filles.

Le communiqué insiste sur la “dignité humaine”. Pensez-vous que la répression ou le blâme public soient les meilleurs outils pour la restaurer ?

Non, la répression et le blâme public ne sont jamais les bons outils pour restaurer la dignité humaine, car ils ne font que perpétuer la violence structurelle qui la détruit en premier lieu. On ne restaure pas la dignité des opprimées en les punissant ou en les jetant en pâture à la vindicte populaire. Au lieu d’analyser les mécanismes de prédation économique et sexuelle qui poussent ces jeunes filles à exposer leur vie en ligne, la société choisit de les humilier. La honte publique n’éduque pas ; elle isole, détruit la santé mentale et brise la dignité de celles qu’on prétend vouloir sauver. Tant que les institutions répondront par le blâme là où les femmes ont besoin de protection et de justice sociale, la dignité humaine restera un slogan vide de sens. Restaurer la dignité d’une personne ou d’une communauté bafouée exige de s’attaquer aux racines structurelles des violences (qu’elles soient sexistes, sociales ou institutionnelles), et non de se contenter d’un exutoire moralisateur.

Comment l’état peut-il fixer des limites morales sans basculer dans la censure ou la restriction des libertés individuelles ?

Déjà l’État n’est pas le gardien de la morale, mais le garant de l’ordre public et des droits fondamentaux. En tant que garant de l’ordre public, l’Etat peut avoir recours à l’Education aux Médias et à l’Information (EMI). En effet, l’EMI enseigne les droits et les devoirs de la publication en ligne. Elle rappelle que la liberté d’expression s’arrête là où commence la dignité d’autrui. En comprenant l’impact social de sa parole, l’individu s’auto-régule. Toutefois, ces programmes d’éducation aux médias doivent donc être conçus et évalués avec des instances indépendantes, des universitaires, des journalistes et la société civile. Une autre approche serait d’intensifier la lutte contre les violences en ligne. L’association Elles Rayonnent Ensemble par exemple, utilise ces 2 approches pour sensibiliser sur l’utilisation responsable des réseaux sociaux et lutter contre le cyberharcèlement.

Pourquoi, selon vous, les autorités et l’opinion publique ciblent-elles plus durement les “jeunes filles” face à la dépravation, alors que ces comportements touchent tous les genres ?

Cela s’explique par le fait que la société est par essence patriarcale et qu’il y’a donc des doubles standards concernant les jeunes femmes et les jeunes filles. Dans nos sociétés, un homme ou un garçon qui adopte des comportements jugés déviants (consommation d’alcool, sexualité précoce) est souvent perçu comme faisant des « erreurs de jeunesse ». En revanche, la déviance attribuée à une jeune fille est immédiatement lue comme une faillite morale collective qui salue l’image de sa famille et de la société.

Existe-t-il un risque que ce type de sortie ministérielle alimente le harcèlement en ligne (cyberbullying) ou le slut-shaming envers les jeunes femmes ?

A ce stade, il ne s’agit plus d’un risque parce que depuis plusieurs cette sortie ministérielle certains internautes l’ont perçu comme une permission de critiquer. En pointant du doigt ces jeunes femmes, Les discours officiels fixent des normes ; s’ils pointent du doigt les jeunes femmes, ce communiqué a quelque part armé rhétoriquement une frange du public en ligne.

Comment une approche féministe peut-elle condamner la promotion de substances nocives tout en protégeant le droit des femmes à disposer de leur corps et de leur image ?

L’approche féministe articule ces deux dimensions en affirmant que le véritable droit à disposer de son corps implique de s’attaquer aux systèmes qui le marchandisent et l’empoisonnent. Condamner la promotion de substances nocives, c’est refuser que la santé et l’image des femmes soient une variable d’ajustement pour le profit capitaliste et patriarcal ; protéger leur autonomie, c’est garantir qu’elles ne soient jamais jugées ni punies pour leurs réalités ou leurs vécus.

Les réseaux sociaux sont un espace d’émancipation économique pour beaucoup de jeunes camerounaises. Comment éviter que la régulation ne freine leur autonomisation ?

Une bonne régulation doit d’abord être protectrice. Il faut donc Sécuriser l’espace d’expression en facilitant les signalements rapides et en punissant sévèrement le chantage, le doxxing ou le cyberharcèlement dont sont victimes les femmes d’affaires en ligne, l’État renforce la confiance. Les textes de loi (en s’appuyant sur la législation sur la cybersécurité) doivent sanctionner rigoureusement les actes répréhensibles avérés (escroqueries, proxénétisme en ligne), mais protéger explicitement la liberté d’exercer une activité économique ou la promotion de ces activités économiques en ligne.

En tant que défenseuse des droits, où s’arrête la liberté d’expression en ligne et où commence l’atteinte à la moralité publique ?

Du point de vue des droits humains, la liberté d’expression en ligne s’arrête là où commence le droit d’autrui, c’est-à-dire face à la diffamation avérée, le cyberharcèlement, l’appel direct à la violence, le cyberharcèlement ou les discours de haine tribale. Pour ce qui est de la « moralité publique », une distinction nette doit être faite entre la protection légitime de la société (comme la lutte contre la pédopornographie ou l’incitation à la haine tribale) et l’utilisation politique et patriarcale du concept de moralité.

Derrière ce que le gouvernement qualifie d’immoralité”, quelles failles structurelles (économiques, éducatives, psychologiques) observez-vous chez les jeunes filles concernées ?

Les failles sont à plusieurs niveaux, mais les plus graves sont les failles éducatives et économiques. Les tabous familiaux et institutionnels autour de la sexualité empêchent une prise de conscience. Dans des sociétés où la réussite se mesure de plus en plus à l’aune de l’étalage de la richesse (marques, téléphones, train de vie), les jeunes filles développent une fragilité narcissique aiguë. Posséder ces biens devient un substitut à l’estime de soi et une armure contre le mépris social lié à la pauvreté. Face à l’incapacité de subvenir aux besoins élémentaires (logement, alimentation, soins) et, paradoxalement, aux injonctions consuméristes de la société moderne (les réseaux sociaux, les standards de beauté et de réussite matérielle), le corps devient une monnaie d’échange. Ce n’est pas seulement une déviance morale, c’est souvent perçu par les actrices comme une ressource économique de dernier recours ou une tactique d’ascension sociale rapide. L’absence d’opportunités d’insertion professionnelle légitime tarit les sources de revenus autonomes. De plus à force d’évoluer dans un environnement perçu comme injuste et corrompu, s’installe un cynisme générationnel : l’idée que « l’effort ne paie pas » et que seules la ruse, la séduction ou l’utilisation du corps permettent de s’en sortir.

Quel rôle la famille et le système éducatif doivent-ils jouer avant que l’état n’ait à intervenir par des communiqués ou des sanctions ?

Leurs rôles sont primordiaux. La famille et le système éducatif constituent la première ligne de défense et le socle fondamental de la construction citoyenne. La famille est le premier lieu de socialisation de l’enfant. C’est là que s’acquièrent les bases de la vie en société comme L’apprentissage du respect ainsi que et la régulation émotionnelle. Pour ce qui est du système éducatif, l’école ne se limite pas à la transmission de savoirs académiques (mathématiques, langues, sciences) mais

sert aussi à inculquer des valeurs républicaines et citoyenne comme l’apprentissage du vivre-ensemble, l’éducation à la citoyenneté et de l’esprit critique et la tolérance.

Les hommes sont souvent les consommateurs, financeurs ou co-auteurs de ces contenus jugés immoraux. Pourquoi restent-ils généralement invisibles dans ces débats publics ?

L’invisibilité des hommes qu’ils soient acheteurs, consommateurs, actionnaires, créateurs ou spectateurs dans les débats publics autour des contenus ou des marchés jugés « immoraux » (qu’il s’agisse de la pornographie de masse, de la prostitution, ou des industries du sexisme et de l’exploitation) n’a rien d’un hasard. Lorsque des contenus ou des pratiques sont jugés immoraux, on examine la femme qui s’y expose, qui les subit ou les réalise, comme si elle agissait dans un vide, par simple déviance ou appât du gain. Le consommateur, lui, est perçu comme un élément neutre, un client passif répondant à une « pulsion » biologique. En n’associant pas l’acte de consommer ou de financer à une responsabilité active, on dédouane l’homme de sa participation au système. S’attaquer au client ou au co-auteur, ce serait admettre que la demande masculine structure et valide le marché. Or, admettre cela, c’est politiser le désir des hommes, ce que le patriarcat refuse obstinément de faire. Tant que les hommes resteront les angles morts invisibles des scandales qu’ils alimentent et financent, le débat public ne sera qu’une mascarade misogyne. Pour qu’il y ait justice, la focale doit changer de camp : la honte, la responsabilité et la mise en cause publique doivent enfin basculer du côté de ceux qui achètent, consomment et détruisent.

Si le communiqué du ministère pose un diagnostic, quelles actions concrètes et non répressives préconisez-vous pour accompagner ces jeunes filles ?

L’éducation et la sensibilisation demeurent jusqu’aujourd’hui les meilleures actions. A l’association Elles Rayonnent Ensemble, donc je suis la coordonnatrice exécutive, nous avons mis sur pied plusieurs programmes et initiatives pour accompagner les jeunes filles, notamment des programmes de mentorat ou des ateliers par les pairs et la valorisation des talents.

Comment les organisations de défense des droits de l’homme peuvent-elles collaborer avec le Ministère de la Promotion de la Femme pour éduquer plutôt que punir ?

Le Minproff et les organisations de défense de droits humains peuvent lancer des initiatives conjointes de sensibilisation aux usages numériques et à la préservation

de la dignité humaine. Ils peuvent aussi mener des Plaidoyer conjoint pour des Réforme des cadres juridiques et institutionnels.

Quel message d’espoir ou de vigilance souhaitez-vous adresser directement aux jeunes filles qui cherchent leur voie à travers les écrans ?

À mes jeunes sœurs, je voudrais tout simplement dire que les écrans ne doivent pas définir votre valeur ni dicter votre avenir, ils doivent être des outils au service de votre propre émancipation. Le monde virtuel met en scène des vies retouchées et des réussites instantanées. Votre parcours est unique et se construit dans la vraie vie. Internet est parfois un espace hostile où les violences en ligne visent à faire taire les femmes. Ne subissez jamais le harcèlement ou l’intimidation dans le silence. Dénoncez. Les erreurs de jeunesse ne doivent pas signifier la fin de votre parcours, mais une occasion pour apprendre et faire mieux la prochaine fois. Vous avez beaucoup à apporter à la société. Ayez confiance en vous et votre potentiel. Vous n’êtes pas Seules, vos ainées que nous sommes sont là pour vous accompagner à développer pleinement votre potentiel et trouver votre place dans la société.

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