Entre pesanteurs socioculturelles, reprise du travail après quelques semaines et avancées majeures face au VIH, la professeure Anne-Esther Njom Nlend décrypte les obstacles à l’allaitement optimal au Cameroun. Elle détaille les leviers prioritaires pour faire passer le taux d’allaitement exclusif de 40 % à l’objectif de 70 à 75 % pendant les six premiers mois.
Quelles sont les principales barrières culturelles qui freinent encore l’allaitement maternel optimal au Cameroun ?
Effectivement, il existe un certain nombre de barrières culturelles qui méritent d’être soulignées. Dans certaines régions du Cameroun, des croyances profondément ancrées affectent encore la pratique de l’allaitement précoce. La plus répandue est sans doute l’idée que le premier lait, le colostrum, est mauvais pour le nouveau-né. Or c’est tout le contraire : ce premier lait possède de merveilleuses qualités immunologiques et on le considère d’ailleurs comme un véritable vaccin naturel. Malheureusement, beaucoup de mères et de grand-mères, par méconnaissance, jettent ce colostrum, privant ainsi l’enfant de sa première défense immunitaire.
Dans d’autres régions, une autre croyance veut que le lait maternel puisse être « gâté ». Cette idée vient d’une méconnaissance des variations normales du lait. La présentation physique du lait maternel varie en réalité selon le moment de la tétée et selon le stade de la lactation : on a d’abord le colostrum dans les premiers jours, puis le lait de transition, et ensuite le lait mature. Mais même au sein d’une même tétée, la couleur et la concentration peuvent changer entre le lait de début de tétée, plus aqueux et désaltérant, et le lait de fin de tétée, beaucoup plus riche en lipides et nourrissant. Il est donc essentiel de former les communautés pour qu’elles comprennent que ces variations sont tout à fait normales et non des signes de
détérioration.
Au-delà des croyances, qu’en est-il des barrières sociales ?
Sur le plan social, le poids de l’entourage est déterminant. Dans de nombreux foyers camerounais, la décision d’allaiter ou non ne revient pas uniquement à la mère. Elle est fortement influencée par les aînées, les voisines, les matrones et parfois même le conjoint. Si ces figures d’autorité ne sont pas elles-mêmes sensibilisées, elles peuvent dissuader la mère de pratiquer l’allaitement exclusif, notamment en introduisant très tôt des bouillies ou de l’eau sous prétexte que le lait maternel « ne suffit pas » ou que l’enfant a soif. Cette pression sociale, couplée à un manque de relais communautaires formés, constitue un frein majeur à l’adoption des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. Il faut donc transformer ces pairs en alliés, en les impliquant dans les séances d’éducation prénatale et postnatale.
Et sur le plan économique et structurel, quelles sont les principales difficultés rencontrées ?
Sur le plan économique et structurel, la difficulté la plus criante est celle de la reprise du travail. Même lorsque l’allaitement a été bien débuté – et c’est souvent le cas – son prolongement se heurte à la réalité du marché de l’emploi. De nombreuses femmes camerounaises, surtout en milieu urbain, n’ont d’autre choix que de retourner à leur poste quelques semaines seulement après l’accouchement. Le congé de maternité, souvent trop court, ne permet pas d’atteindre les six mois d’allaitement exclusif recommandés.
Pourquoi est-il si important de lever ces barrières ? Quels sont les bénéfices concrets de l’allaitement maternel exclusif ?
Les bénéfices de l’allaitement maternel exclusif pendant six mois sont désormais parfaitement documentés. Le lait maternel offre de nombreux bienfaits : il renforce l’immunité, prévient les allergies, réduit les infections respiratoires et digestives, et diminue les risques futurs de diabète et d’obésité. Mais ces effets positifs ne s’arrêtent pas à la petite enfance : ils se ressentent même jusqu’à l’âge adulte, avec une meilleure santé cardiovasculaire et un moindre risque de maladies chroniques. Allaiter, c’est donc offrir à l’enfant un capital santé pour toute sa vie. L’allaitement exclusif durant les 6 premiers de vie et complété au-delà jusqu’à deux ans voire plus, est d’une importance capitale et un pilier essentiel du concept des 1000 premiers jours. C’est pourquoi lever ces barrières culturelles, sociales, économiques et structurelles n’est pas une option, mais une urgence de santé publique.
Que recommandait-on avant et pourquoi cette position a-t-elle changé ?
Pour comprendre le chemin parcouru, il faut revenir aux anciennes recommandations. Pendant longtemps, on conseillait aux femmes vivant avec le VIH de ne pas allaiter. Pourquoi ? Parce que le VIH peut effectivement se retrouver dans le lait maternel. La logique était simple et biologiquement fondée : lorsque la mère présente une charge virale plasmatique élevée, la charge virale dans le lait augmente proportionnellement. Si l’enfant est allaité dans ces conditions, surtout s’il présente des lésions dans la bouche ou une muqueuse digestive immature et irritée, le risque de transmission par le lait est bien réel.
Qu’est-ce qui a permis ce changement de paradigme ?
Depuis quelques années, les données scientifiques ont bouleversé cette approche. Il est désormais prouvé que les antirétroviraux permettent un allaitement à moindre risque, avec une quasi-absence de contamination. Mais cela repose sur deux conditions fondamentales. La première est que la mère ait une charge virale indétectable, c’est-à-dire que le virus soit réduit à des niveaux si bas qu’il ne peut plus être transmis. La seconde est qu’elle prenne correctement son traitement antirétroviral pendant toute la durée de l’allaitement, sans interruption. Lorsque ces deux piliers sont réunis, le risque de transmission par le lait devient infime, comparable à celui observé dans la population générale. C’est sur la base de ces preuves solides que les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, mises à jour en 2025, considèrent désormais l’allaitement comme une option faisable et sécurisée chez les femmes vivant avec le VIH.
Quelles sont les conditions précises à respecter pour allaiter en toute sécurité ?
L’autorisation de l’allaitement n’est pas un blanc-seing. Elle est encadrée par des conditions rigoureuses qui sont autant de garde-fous pour protéger l’enfant. D’abord, la mère doit avoir une charge virale indétectable pendant toute la durée de l’allaitement. Ensuite, elle doit bénéficier d’un suivi régulier de cette charge virale. Dans les pays de référence, ce contrôle est effectué tous les mois afin de détecter le moindre rebond. En cas de rebond de la charge virale – c’est-à-dire si le virus redevenait détectable – il est impératif de suspendre transitoirement l’allaitement. Dans ce contexte, il faut conseiller la mère, s’assurer de la bonne prise de son traitement, vérifier s’il n’y a pas eu d’oubli ou d’interruption, puis, une fois la situation rétablie et la charge virale de nouveau indétectable, reprendre l’allaitement en toute sérénité. Ce protocole, bien que contraignant, est la garantie d’un allaitement sans risque.
Pourquoi le démarrage précoce est-il si crucial et comment le favoriser ?
L’allaitement maternel exclusif à six mois est un déterminant majeur de la survie du nouveau-né. Et l’élément clé qui prédit la réussite de cet allaitement exclusif,
c’est le démarrage dans l’heure qui suit la naissance. C’est un moment critique où tout se joue. Pour y parvenir, il faut mettre la mère en contact peau à peau avec son bébé immédiatement après la naissance, dès la salle de naissance. Ce contact peau à peau est ce qu’on appelle le « gold standard », la référence absolue pour garantir que l’enfant soit allaité dans l’heure.
Malheureusement, le frein principal à cette pratique est le manque de ressources humaines. Il est impératif d’affecter du personnel qualifié en salle de naissance pour rendre ce contact possible. Sans personnel suffisant, les mères sont souvent séparées de leur bébé, et l’occasion précieuse de ce premier allaitement est perdue. C’est donc un investissement en personnels de santé qui est la première pierre de cet édifice.
Au-delà de l’accompagnement individuel, quels sont les leviers structurels à mettre en place ?
Pour passer des 40 % d’allaitement exclusif à six mois que l’on observe actuellement à un objectif de 70 à 75 %, il faut des leviers structurels forts. Le premier est de former le personnel de santé et de l’affecter spécifiquement à l’accompagnement des mères allaitantes. Il ne s’agit pas seulement de donner des informations, mais d’assurer un suivi personnalisé et continu. Ensuite, il faut s’attaquer à la question du travail des femmes. La mise en place de crèches sur les lieux de travail est une solution gagnant-gagnant : elle permet aux mères de faire venir leur bébé et de l’allaiter dans de bonnes conditions, conciliant ainsi leur fonction maternelle et leur fonction professionnelle. Par ailleurs, il est indispensable de faciliter la vie des femmes qui travaillent en allongeant la durée du congé de maternité, et en passant d’une heure de tétée par jour à deux heures, au moins pendant les six premiers mois. Ces aménagements, bien que simples sur le papier, ont un impact considérable sur la durée effective de l’allaitement.
Quel est le message à retenir pour les décideurs et les familles ?
Le message est double. Aux décideurs, je dis que les solutions existent et qu’elles sont à portée de main : former et affecter du personnel, allonger les congés, créer des espaces d’allaitement sur les lieux de travail. Ce sont des investissements rentables en santé publique. Aux familles, je dis que l’allaitement exclusif pendant six mois est à la fois un droit et un devoir de protection. Et que pour y parvenir, elles peuvent compter sur un accompagnement de proximité, à condition que les structures soient mises en place. C’est ensemble, par une approche globale, que nous ferons de l’allaitement maternel une véritable politique de santé au Cameroun.














