« Le niveau de pollution de l’air à Douala est deux à trois fois supérieur aux normes de l’OMS »
Dans les métropoles de Douala et Yaoundé, la pollution atmosphérique — principalement portée par un trafic routier dense et vieillissant — atteint des seuils alarmants. Professeur titulaire et pneumologue à l’Hôpital Général de Douala, le Pr Bertrand Hugo Mbatchou Ngahane décrypte cette crise sanitaire, en identifie les populations les plus vulnérables et détaille les urgences réglementaires et individuelles face à ce fléau.
Qui est le Professeur Mbatchou Ngahane Bertrand Hugo ?
Je suis pneumologue et chef de la division de la recherche, de la formation, de l’innovation et de la coopération à l’Hôpital Général de Douala. Je suis également professeur titulaire à la Faculté de Médecine et des Sciences Pharmaceutiques de l’Université de Douala.
Vos travaux récents, notamment avec le réseau de surveillance RADAR à Douala, visent à quantifier précisément la pollution. Aujourd’hui, disposez-vous de chiffres clés (taux de PM2.5, PM10) qui permettent de qualifier la gravité de la situation à Yaoundé et Douala, en comparaison avec les seuils recommandés par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ?
Nos travaux de recherche portent essentiellement sur la pollution de l’air et ses impacts sur la santé des populations, en particulier dans les grandes métropoles camerounaises que sont Douala et Yaoundé.
Il y a environ un mois, l’hôpital général de Douala, dans le cadre de ses activités de recherche, a installé en son sein un capteur de pollution de référence qui mesure en temps réel les polluants atmosphériques. Cet équipement nous permet de suivre en continu les concentrations des principaux polluants atmosphériques. Avant la mise en service de cet équipement, nous avions déjà mené dans le cadre de nos travaux de recherche, des mesures de la pollution de l’air dans plusieurs zones de la ville de Douala, à l’aide de capteurs à bas coût, qui ne répondaient toutefois pas aux standards des appareils de référence.
En croisant les données recueillies à l’hôpital depuis un mois et celles issues de nos recherches antérieures, on peut affirmer que le niveau de pollution de l’air est élevé dans la ville de Douala, de l’ordre de deux à trois fois la norme prévue par l’Organisation mondiale de la santé. Des travaux réalisés par le ministère de l’Environnement en 2024 avaient trouvé des résultats à peu près similaires.
Il faut toutefois noter que le niveau de pollution varie selon la situation géographique. Dans une zone de grand trafic routier, les concentrations peuvent dépasser 5, 6, 7, 8, voire 10 fois la norme, en fonction des émissions de particules polluantes, notamment celles provenant des véhicules. Dans une région faiblement urbanisée, en revanche, le niveau de pollution est bien plus faible que dans un espace très circulé ou à proximité d’un marché où les émissions et les déchets sont importants. En moyenne, nous restons donc sur un niveau de deux à trois fois la norme de l’Organisation mondiale de la santé.
Au-delà des affections respiratoires, votre synthèse mentionne des troubles cardiovasculaires (hypertension, AVC, infarctus) et des cancers du poumon comme impacts à long terme. Le lien entre les particules fines (PM2.5) et ces pathologies graves est aujourd’hui solidement établi au niveau international. Dans le contexte camerounais, disposez-vous de données épidémiologiques locales (nombre de cas, surmortalité) qui permettent de quantifier ce fardeau ?
Il est important de préciser que je parlais jusqu’ici de la pollution de l’air extérieur et de la pollution atmosphérique. Comme vous l’avez souligné, il existe également une pollution intérieure, ou pollution domestique, souvent ignorée mais qui
constitue une source très importante de pollution de l’air à travers la combustion de la biomasse, c’est-à-dire le feu de bois, le charbon ou les sciures de bois utilisés pour la cuisson des repas. Cet enfumage des maisons et des cuisines représente une source majeure de nuisance. C’est pourquoi nous recommandons aux populations de se tourner autant que possible vers des énergies plus propres, comme le gaz domestique, qui est peu polluant par rapport au bois ou au charbon, ou encore l’électricité, même si le coût peut être un obstacle.
Concernant les données épidémiologiques locales, nous n’avons pas encore d’études suffisamment robustes pour estimer avec une certaine objectivité le fardeau de la pollution sur les différentes maladies au sein de nos populations. Cependant, l’observation clinique dans notre pratique quotidienne à l’hôpital met en évidence un certain nombre de pathologies. En premier lieu, les maladies respiratoires comme la bronchite chronique et l’asthme sont visiblement associées aux pics de pollution. En second lieu, nous observons des maladies cardiovasculaires, des crises cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux. À long terme, certaines affections touchent même le cerveau : des travaux menés ailleurs ont montré une relation entre la pollution et la dégénérescence cérébrale ainsi que les troubles cognitifs et de la mémoire.
Effectivement, les conducteurs de motos-taxis sont en première ligne, car ils sont au cœur des engins qu’ils conduisent, lesquels produisent de forts niveaux de pollution. Tous les travaux ont montré des taux très élevés d’exposition chez ces jeunes conducteurs. La pollution de l’air altère les organes humains par le biais de l’inflammation et du stress oxydatif, qui constituent une réaction anormale de l’organisme face à l’agression par la fumée et participent au vieillissement prématuré des cellules. Les symptômes les plus immédiats sont la toux, les sensations d’étouffement et l’irritation des yeux et des narines. Ces signes sont fréquemment observés chez ces professionnels de la route, chez qui les fumées peuvent également déclencher des crises d’asthme et des céphalées.
Face à ce constat, votre récente participation aux ateliers du Ministère de la Santé a mis en avant trois leviers : les énergies propres, l’amélioration de la ventilation et la formation des personnels de santé. Mais sur le volet extérieur, quelles mesures réglementaires concrètes (contrôle technique renforcé, interdiction des brûlages, normes pour les cimenteries) devraient être prises en urgence par les autorités camerounaises pour inverser la tendance ?
Il est désormais évident que la pollution est une réalité critique dans notre pays. Il faudrait mettre en place une politique nationale de lutte contre la pollution de l’air, qui passerait d’abord par la surveillance de la qualité de l’air sur l’ensemble du territoire. Il serait nécessaire d’installer des capteurs permanents dans nos grandes villes, mais aussi dans les zones rurales, pour mesurer le niveau de pollution et
informer les populations, à l’instar des bulletins météorologiques. Si cette surveillance est instaurée, on pourrait prévenir les citoyens en cas de pic de pollution dans un quartier donné.
Par ailleurs, des mesures plus contraignantes doivent être prises pour réglementer l’installation et le fonctionnement des industries. Il arrive qu’une usine s’installe en zone résidentielle sans étude d’impact environnemental préalable. Il faut imposer des études d’impact et une surveillance régulière de la qualité de l’air autour de ces industries, y compris les cimenteries, afin de réduire leurs émissions.
Concernant le trafic routier, qui est la première source de pollution, il faudrait fixer des limites sur le pourcentage de véhicules diesel autorisés à entrer dans le pays ou interdire l’importation de véhicules de plus de cinq ans, car ce sont ces parcs automobiles âgés qui émettent le plus de particules polluantes. Les motos et engins à deux roues produisent également énormément de rejets toxiques. Il est donc essentiel d’instaurer une réglementation forte. Je prends l’exemple de la Chine, qui est l’un des meilleurs modèles en matière de politique nationale de lutte contre la pollution : il y a une vingtaine d’années, le ciel y était masqué par les fumées ; aujourd’hui, la transition vers l’électrique pour les deux-roues et les quatre-roues a permis de retrouver un ciel bleu. Voilà le type de mesures collectives qui peuvent être prises pour assainir nos cités.
Pour conclure, que conseillez-vous concrètement à un citadin de Douala ou Yaoundé qui doit se rendre au travail tous les jours dans les embouteillages ou qui vit à côté d’un dépotoir ? Quels sont les « gestes-barrières » contre la pollution de l’air qu’il peut adopter dès aujourd’hui pour se protéger, en attendant que les grandes réformes aboutissent ?
Le plus gros travail repose effectivement sur ces réformes structurelles, qui doivent être nationales et réglementer l’urbanisme et les transports. Mais à titre individuel, tout ce que l’on peut faire, c’est d’éviter l’exposition directe aux sources de pollution. Si vous possédez un véhicule personnel, évitez de traverser les axes les plus saturés. L’utilisation de masques, notamment les masques naso-buccaux généralisés pendant la COVID-19, est également recommandée, car ils filtrent en partie les particules inhalées. Par ailleurs, pour les amateurs de sport, il est fortement conseillé d’éviter de s’entraîner dans des zones de fort trafic : l’effort physique intensifie la respiration et l’inhalation par la bouche, ce qui facilite la pénétration des particules polluantes en profondeur dans l’organisme. Voilà quelques mesures de précaution à adopter à titre individuel.















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