De Pont-Vert à Palar, en passant par Domayo, Pitoaré et Ouro-Tchédé, les kiosques commercialisant du whisky en sachet et du Soukourdaï, plus connu sous le nom de Kélinkélin, prolifèrent dans les sous-quartiers de la capitale régionale de l’Extrême-Nord. Vendus à des prix très accessibles, ces alcools attirent une clientèle de plus en plus jeune. Entre précarité économique, chômage et influence du groupe, les consommateurs avancent plusieurs raisons pour expliquer cette pratique. Les professionnels de santé, eux, mettent en garde contre les graves risques sanitaires liés à la consommation de ces produits.
Au quartier Pont-Vert, il est un peu plus de 9 heures. Devant un petit kiosque construit en planches et recouvert d’une bâche, plusieurs jeunes discutent autour de sachets de whisky fraîchement achetés. Certains les consomment sur place, tandis que d’autres préfèrent un verre de Soukourdaï, plus connu dans le langage populaire sous le nom de Kélinkélin. La scène se répète chaque jour et tend à se banaliser.
Le même constat est fait à Palar, Domayo, Pitoaré, Ouro-Tchédé et dans plusieurs autres sous-quartiers de Maroua. Les kiosques de whisky en sachet se sont multipliés au fil des mois. Installés à proximité des carrefours, des marchés, des garages ou des lieux de regroupement des conducteurs de moto-taxi, ils attirent quotidiennement une clientèle composée en grande majorité de jeunes.
Les sachets de whisky, vendus entre 50 et 100 francs CFA, sont facilement accessibles. Quant au Kélinkélin, un alcool artisanal fortement concentré en éthanol, il est proposé à un prix encore plus faible, ce qui le rend particulièrement attractif auprès des personnes aux revenus modestes.
Hamadou, conducteur de moto-taxi de 28 ans, reconnaît consommer régulièrement ces boissons. « Quand je bois un sachet avant de commencer le travail, j’ai l’impression d’avoir plus de force. Avec la fatigue et les longues journées sous le soleil, beaucoup de conducteurs font comme moi », explique-t-il.
Mahamat, sans emploi fixe, évoque une autre réalité. « Nous passons parfois plusieurs jours sans trouver de travail. Boire permet de penser à autre chose. On se retrouve entre amis, on discute et on oublie un peu les difficultés. »
Moussa, apprenti mécanicien, affirme que la consommation est devenue une habitude chez plusieurs jeunes de son entourage. « On commence souvent par curiosité. Ensuite, cela devient une routine. Certains ne peuvent plus passer une journée sans boire du whisky en sachet ou du Kélinkélin. »
À Ouro-Tchédé, Fatima, commerçante, observe le phénomène avec inquiétude. « Ces kiosques n’existaient pas en si grand nombre auparavant. Aujourd’hui, les jeunes viennent dès le matin. Certains repartent complètement ivres avant même la mi-journée. Cela provoque souvent des disputes et des bagarres dans le quartier », témoigne-t-elle.
Au-delà du faible coût de ces boissons, plusieurs consommateurs interrogés évoquent le chômage, la précarité, le stress, les difficultés familiales et l’influence des amis comme principales raisons de cette consommation grandissante. Pour eux, l’alcool représente un moyen d’échapper, même temporairement, aux réalités du quotidien.
Cette situation préoccupe de plus en plus les professionnels de santé. Selon eux, les whiskys fortement alcoolisés et les alcools artisanaux comme le Kélinkélin présentent de sérieux dangers pour l’organisme, notamment lorsqu’ils sont consommés de façon régulière ou lorsque leur composition n’est pas contrôlée.
« Nous recevons régulièrement des patients souffrant de complications liées à une consommation excessive d’alcool. Les produits artisanaux contenant de l’éthanol peuvent provoquer des intoxications graves, des atteintes du foie, des maladies cardiovasculaires, des troubles neurologiques, des lésions rénales et une forte dépendance. À long terme, les conséquences peuvent être irréversibles », explique Dr. Augustin Fanday.
Les personnels de santé attirent également l’attention sur les conséquences sociales de ce phénomène. Ils relèvent une augmentation des accidents de la circulation impliquant des conducteurs en état d’ivresse, des violences, des conflits familiaux, de l’abandon des activités professionnelles et des comportements à risque chez certains jeunes consommateurs.
Pour les habitants des quartiers concernés, la multiplication des kiosques favorise une consommation de proximité qui échappe souvent à tout contrôle. Plusieurs riverains estiment que les autorités devraient renforcer les opérations de contrôle sur la commercialisation des alcools fortement dosés, lutter contre la vente des produits frelatés et sanctionner les commerces ne respectant pas la réglementation.
Ils plaident également pour une intensification des campagnes de sensibilisation dans les quartiers, les établissements scolaires et les centres de formation afin d’informer les jeunes sur les dangers liés à l’abus d’alcool.
Pour les spécialistes, la réponse ne peut cependant pas être uniquement répressive. Ils estiment que la prévention, l’accompagnement des personnes dépendantes, la
création d’emplois et le développement d’activités génératrices de revenus constituent des leviers essentiels pour réduire ce phénomène. Il s’agit d’un véritable enjeu de santé publique qui interpelle les autorités, les familles, les leaders communautaires et l’ensemble de la société sur la protection d’une jeunesse de plus en plus exposée aux ravages de l’alcool.















