Face à cette crise sanitaire aggravée par l’explosion des facteurs de risque modifiables, le ministère de la Santé publique et l’Hôpital Central de Yaoundé ont mobilisé un collectif d’experts spécialisés.
Ces neurologues, cardiologues-réanimateurs et rééducateurs unissent leurs compétences pour développer des protocoles de prise en charge intégrée, former les équipes soignantes et établir des parcours de soins optimisés.
Leur expertise technique permet d’accélérer la détection précoce, d’affiner les stratégies thérapeutiques et de personnaliser la réadaptation des patients, offrant ainsi un véritable espoir pour « la vie après l’AVC ».
À l’heure où l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie l’accident vasculaire cérébral (AVC) de « pandémie », projetant une incidence mondiale de 23 millions de cas à l’horizon 2030, le Cameroun n’est pas épargné. La réalité camerounaise est particulièrement préoccupante : un patient sur trois hospitalisé pour une affection neurologique est victime d’un AVC. Mais, le phénomène le plus marquant, et peut-être le plus inquiétant, est le rajeunissement notable des patients. « Les études menées au Cameroun montrent que la tranche d’âge la plus représentée avoisine les 46 à 63 ans avec un âge moyen de 55 ans, ce qui est bien inférieur aux 74 ans observés dans les pays développés comme la France », précise le Pr Liliane MFEUKEU KUATE.
La professeure attribue cette évolution alarmante à la transition épidémiologique que traverse le pays, marquée par « une augmentation des facteurs de risque cardiovasculaire tels que l’hypertension artérielle, le diabète, l’obésité, la sédentarité, le tabagisme et la consommation excessive d’alcool au sein des populations plus jeunes ». Au-delà des causes classiques, elle met en lumière des facteurs de risque spécifiques ou particulièrement prévalents en Afrique : « la drépanocytose, qui représente un facteur de risque important de survenue des AVC chez les sujets jeunes », et « l’infection à VIH/sida, qui représente également un risque accru ».
La réponse médicale s’organise
Face à cette crise sanitaire aggravée par l’explosion des facteurs de risque modifiables, le ministère de la Santé publique et l’Hôpital Central de Yaoundé ont mobilisé un collectif d’experts spécialisés. Ces neurologues, cardiologues, réanimateurs et rééducateurs unissent leurs compétences pour développer des protocoles de prise en charge intégrée, former les équipes soignantes et établir des parcours de soins optimisés. Leur expertise technique permet d’accélérer la détection précoce, d’affiner les stratégies thérapeutiques et de personnaliser la réadaptation des patients, offrant ainsi un véritable espoir pour « la vie après l’AVC ».
L’acronyme « VITE » qui sauve des vies
Face à cette menace, la reconnaissance immédiate des symptômes est cruciale. Le Pr MFEUKEU KUATE rappelle l’acronyme « VITE » : V pour Visage dévié, I pour Incapacité à bouger un membre, T pour Trouble de la parole, E pour Extrême urgence. « Il faut agir vite, n’est-ce pas ? Il faut appeler les urgences ou alors se rendre immédiatement à l’hôpital », insiste-t-elle, soulignant que le facteur temps est décisif pour des traitements comme la thrombolyse.
Prévention et prise en charge holistique
Le message de prévention du Pr KUATE est clair : « La bonne hygiène de vie reste la meilleure prévention ». Concernant la rééducation fonctionnelle, elle explique que c’est « une étape cruciale » qui doit débuter « très précocement » et être assurée par « une équipe pluridisciplinaire ». Malgré les défis que sont les « coûts élevés des soins » et « la stigmatisation sociale », elle porte un message d’espoir. « L’espoir réside dans la persévérance, la patience, le soutien mutuel parce que le cerveau a une capacité incroyable de récupération ». Alors que le Cameroun intensifie sa lutte contre l’AVC, la mobilisation de tous les acteurs – professionnels de santé, patients, familles et autorités – s’avère plus que jamais essentielle pour faire face à cette menace grandissante qui frappe particulièrement les populations jeunes et actives.
Elvis Serge NSAA
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INTERVIEW
« Le Pr Liliane KUATE MFEUKEU lance un cri d’alarme sur le rajeunissement inquiétant des AVC au Cameroun »

Dans cet entretien exclusif, le Professeur Liliane KUATE MFEUKEU, chef du service de cardiologie de l’Hôpital Central de Yaoundé, alerte sur la tendance préoccupante du rajeunissement des patients victimes d’AVC. Avec un âge moyen de 55 ans contre 74 ans en France, et des facteurs de risque spécifiques au contexte africain, la spécialiste décrypte les enjeux de cette “pandémie” et délivre des messages clés pour la prévention et la prise en charge. Un éclairage essentiel sur un défi majeur de santé publique au Cameroun.
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement à notre audience et nous dire quel est votre rôle dans la prise en charge des patients victimes d’Accident Vasculaire Cérébral (AVC) au Cameroun ?
Je suis le Professeur Liliane KUATE MFEUKEU, cardiologue et chef du Service de Cardiologie à l’Hôpital Central de Yaoundé. En tant que cardiologue, je suis impliquée dans la prise en charge des AVC tant à la phase aiguë qu’à la phase post-AVC, c’est-à-dire du diagnostic au traitement, à la recherche des causes cardiaques grâce à des examens comme l’électrocardiogramme, l’échographie cardiaque ou le Holter ECG, à l’évaluation du risque de récidive et à la mise en place d’un traitement préventif des récidives.
Quelle est la prévalence de l’AVC au Cameroun aujourd’hui et quelle est la tranche d’âge la plus touchée ?
Les études épidémiologiques sur les AVC au Cameroun montrent que cette maladie représente la première cause d’admission dans les services de neurologie avec une prévalence d’environ 30%, c’est-à-dire qu’un patient sur trois admis en hospitalisation de neurologie souffre d’un AVC. Des études menées au Cameroun montrent que la tranche d’âge la plus représentée varie de 46 à 63 ans et les patients ont un âge moyen de 55 ans, ce qui est bien inférieur à l’âge moyen de 74 ans observé dans les pays développés comme la France.
Observons-nous une tendance au rajeunissement des patients ?
Oui, plusieurs études suggèrent une tendance au rajeunissement des patients victimes d’AVC au Cameroun et plus généralement en Afrique subsaharienne. L’âge moyen de survenue des AVC y est significativement plus bas que dans les pays occidentaux. Cette tendance est souvent liée à la transition épidémiologique que connaît le Cameroun, marquée par une augmentation des facteurs de risque cardiovasculaire tels que l’hypertension artérielle, le diabète, l’obésité, la sédentarité, le tabagisme et la consommation d’alcool au sein de populations plus jeunes. Cette incidence croissante des AVC chez des sujets plus jeunes au Cameroun représente un défi majeur de santé publique en raison de l’impact socio-économique sur une population encore active.
Au-delà des causes classiques, quels sont les facteurs de risque spécifiques ou particulièrement prévalents qui contribuent à la survenue de l’AVC dans notre contexte camerounais et africain ?
L’incidence croissante de l’AVC, notamment chez les sujets plus jeunes, est exacerbée par des facteurs de risque qui, bien que souvent modifiables, sont particulièrement prévalent dans le contexte d’une transition épidémiologique et sociétale. Ainsi, au-delà des coupables bien établis que sont l’hypertension artérielle et le diabète, on observe une forte influence des éléments suivants : Facteurs liés au mode de vie et à la transition épidémiologique : Tout d’abord, les changements alimentaires jouent un rôle majeur. La transition progressive vers des régimes « occidentalisés », caractérisés par une richesse excessive en graisses saturées, en sucre et en sel (notamment via les aliments ultra-transformés), contribue de manière significative à l’augmentation de l’hypertension, du diabète et de l’obésité. De plus, le manque d’activité physique s’impose comme un facteur de risque majeur. Ce phénomène est intrinsèquement lié aux modes de vie urbains et professionnels modernes qui favorisent la sédentarité. Enfin, la consommation de substances constitue un danger additionnel. Par conséquent, outre les risques bien connus associés au tabac, la consommation de certaines drogues, telles que le cannabis, est de plus en plus mentionnée dans des études comme un facteur de risque potentiel de survenue d’AVC.
Maladies infectieuses et génétiques spécifiques : La drépanocytose, dont la prévalence varie de 25 à 30% au Cameroun, est un facteur de risque important d’AVC ischémique, en particulier chez les enfants et les jeunes adultes. L’infection à VIH/SIDA représente un risque accru d’AVC, lié à des mécanismes complexes incluant l’inflammation chronique, les maladies des vaisseaux associées et parfois les effets secondaires des traitements antirétroviraux.
Facteurs socio-économiques et systémiques : L’âge d’apparition précoce : contrairement aux pays industrialisés, l’AVC en Afrique touche souvent des sujets plus jeunes, ce qui entraîne une perte d’années de vie productive et un fardeau socio-économique accru. Le manque de ressources médicales : le manque de personnel spécialisé, surtout dans les zones reculées, et le coût élevé de la prise en charge contribuent à de mauvais pronostics. Les retards de prise en charge : un accès limité aux soins d’urgence et une méconnaissance des signes avant-coureurs entraînent souvent des retards de traitement cruciaux.
Quels sont les tout premiers signes ou manifestations de l’AVC que la population doit absolument connaître pour réagir dans les plus brefs délais, et pourquoi ce facteur temps est-il si crucial ?
Les signes apparaissent brutalement et doivent alerter immédiatement. On peut retenir le sigle “VITE” : V : le visage est affaissé, la bouche ou un côté du visage est dévié, I : incapacité à lever les deux bras ou une jambe qui devient faible ou ne bouge plus, T : troubles de la parole, mots incompréhensibles ou incapacité de parler, E: extrême urgence : il faut agir très vite, appeler les urgences ou se rendre immédiatement à l’hôpital. Autres signes possibles : perte soudaine de la vision, maux de tête intenses, troubles de l’équilibre ou de la conscience. Le facteur temps est crucial car chaque minute compte ! On dit souvent “le temps, c’est le cerveau” : chaque minute sans traitement, ce sont environ 2 millions de neurones qui meurent. Une prise en charge dans les premières heures augmente les chances de survie et réduit fortement le risque de handicap.
La prévention est le premier rempart. Quels sont les messages de prévention essentiels, notamment en matière de mode de vie et d’alimentation, que vous souhaitez diffuser pour réduire le risque de premier AVC ?
La lutte contre l’Accident Vasculaire Cérébral (AVC) repose essentiellement sur des mesures de prévention actives, qui se résument à l’adoption d’une meilleure hygiène de vie. Ainsi, une bonne hygiène de vie reste la meilleure prévention. Pour atteindre cet objectif, il est tout d’abord impératif de surveiller et de traiter les principaux facteurs de risque métaboliques, notamment l’hypertension artérielle, le diabète et l’hypercholestérolémie. De plus, il est crucial d’arrêter définitivement la consommation de tabac et de limiter drastiquement la consommation d’alcool, ces substances étant des vecteurs majeurs de lésions cardiovasculaires. Par ailleurs, l’alimentation et l’activité physique sont des leviers fondamentaux. Il est donc recommandé d’adopter une alimentation saine : celle-ci doit être riche en fruits, légumes et poissons, et faible en sel et en graisses saturées. Conjointement, la pratique d’une activité physique régulière d’au moins 30 minutes par jour est indispensable. Ces deux actions permettent, entre autres, de maintenir un poids normal.
Enfin, la prévention passe également par une gestion rigoureuse de l’état de santé général. Il est ainsi nécessaire de contrôler le stress et, surtout, de bien suivre les traitements médicaux prescrits, car l’observance thérapeutique est un facteur déterminant pour stabiliser les maladies chroniques sous-jacentes.
Pouvez-vous expliquer concrètement ce qu’implique la phase de réhabilitation immédiate après un AVC, durant les premières semaines critiques, et quels en sont les objectifs prioritaires ?
La rééducation fonctionnelle dans la prise en charge des AVC est une étape cruciale. Elle est réalisée par une équipe pluridisciplinaire associant les physiothérapeutes, les nutritionnistes, les psychologues au sein de l’hôpital. Elle doit débuter très précocement pour favoriser les chances de récupération des fonctions neurologiques déficitaires, améliorer les capacités fonctionnelles afin que le patient puisse mener une vie la plus autonome possible et retrouver sa qualité de vie. Elle aide également à prévenir les séquelles et les récidives et à soutenir les aspects psychologiques.
Quels sont les défis majeurs (accès aux soins, coût, stigmatisation) auxquels sont confrontés les survivants d’AVC au Cameroun, et existe-t-il des solutions innovantes et adaptées pour la rééducation des fonctions motrices et cognitives ?
Les survivants d’AVC au Cameroun sont confrontés à des défis majeurs tels que le coût élevé des soins, les difficultés d’accès à des services de rééducation spécialisés et la stigmatisation sociale. Il est important de développer des solutions axées sur le patient avec des programmes de rééducation personnalisés qui prennent en compte les besoins et les objectifs spécifiques des patients. Des solutions adaptées incluent la formation de physiothérapeutes locaux et l’utilisation d’outils comme des appareils d’assistance ou des jeux de rééducation, tout en renforçant les capacités des familles pour assurer une meilleure prise en charge post-AVC.
La famille est souvent le premier soutien. Quel rôle précis l’entourage doit-il jouer dans l’accompagnement au long cours ?
Les familles jouent un rôle fondamental dans l’accompagnement des patients ayant subi un AVC en offrant un soutien émotionnel et psychologique, en participant activement à la rééducation et en assurant la coordination médicale et la surveillance post-AVC en termes de suivi du traitement, gestion des rendez-vous médicaux, etc. La famille apporte une assistance dans la gestion des activités quotidiennes du patient telles que les gestions administratives, l’aide physique, une aide à la communication et un encouragement positif. Ce soutien familial permet d’éviter la dépression qui est un facteur de mauvais pronostic fonctionnel.
Par ailleurs, quelles avancées thérapeutiques récentes offrent de l’espoir pour améliorer la qualité de vie après un AVC ?
Les avancées médicales pour soigner un AVC évoluent constamment, permettant d’améliorer la qualité de la prise en charge des patients. Dans le cadre de la prise en charge du patient victime d’un AVC, plusieurs professionnels de santé interviennent et sont en mesure d’orienter vers les options thérapeutiques récentes et adaptées à la situation médicale de chaque patient. Les traitements innovants disponibles actuellement incluent : La thrombolyse avec l’utilisation de médicaments pour dissoudre rapidement le caillot responsable de l’AVC ischémique, les anticoagulants pour empêcher la formation des caillots sanguins, la thrombectomie mécanique, nouvelle technique réalisée au Cameroun qui consiste à retirer le caillot par voie endovasculaire. La craniectomie décompressive, qui consiste à enlever une partie du crâne pour réduire la pression intracrânienne causée par un œdème cérébral. En complément de ces solutions médicamenteuses et interventionnelles, des interventions non médicamenteuses sont également recommandées telles qu’une surveillance rapprochée de l’état neurologique et des fonctions vitales et la prévention des complications immédiates de l’AVC.
En conclusion, quel est votre conseil primordial, votre message d’espoir, pour les patients et leurs familles qui doivent affronter le “long chemin” de la réhabilitation après un AVC ?
Le conseil primordial et le message d’espoir est le suivant : l’espoir réside dans la persévérance, la patience et le soutien mutuel, car le cerveau possède une incroyable capacité de récupération, même des mois, voire des années après l’AVC. Chaque petit progrès est une victoire, et il est essentiel de se concentrer sur l’amélioration continue plutôt que sur le chemin restant à parcourir. Les conseils que je peux donner : Aux patients : prenez soin de vous globalement et soyez vous-même acteur de votre traitement, aux familles et aux aidants : soyez un pilier de soutien en faisant preuve de patience et de bienveillance. Encouragez les petits progrès fournis par le malade et veillez à être vous-même en bonne forme.
Propos recueillis par Elvis Serge NSAA














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