Le succès du chèque santé dans le Nord, l’Adamaoua et l’Extrême-Nord a conduit à son extension à l’Est et au Sud en 2023.
Dans les campagnes du Sud Cameroun, des voix s’élèvent pour chanter les bienfaits du chèque santé. Venue de Ndogsimbi vers Puma, un village dépourvu de formation sanitaire et où une infirmière passe une fois tous les deux mois, Denkuele Estelle, jeune mère, parle d’un “stress envolé” : « Je suis arrivée à Ebolowa plusieurs semaines avant mon accouchement. Je suivais mes soins au dispensaire urbain et quand mon ventre a commencé à me faire mal, on m’a transféré ici à l’hôpital d’Ekombitié. Depuis que j’ai accouché avec le chèque santé, je n’ai rien payé. Tout était pris en charge. » Son témoignage est corroboré par celui d’Andeme Ntena Huguette,28 ans, mère de trois enfants : « J’aurais voulu connaître ça plus tôt. Le chèque santé me donne envie de refaire un enfant ! Ceux que j’ai aujourd’hui, je les ai eus quand le chèque n’existait pas encore et ça m’a couté beaucoup d’argent. »
Un outil d’équité et d’accès aux soins
Mis en œuvre dans la région du Sud depuis 2023 avec le soutien de la coopération allemande, le chèque santé est un dispositif de la Couverture Santé Universelle (CSU) visant à réduire la mortalité maternelle et néonatale. Pour seulement 6 000 FCFA, une femme enceinte bénéficie de quatre consultations prénatales, une échographie, la prise en charge de l’accouchement (y compris en cas de césarienne), les soins postnatals jusqu’à six semaines, et même les complications liées à la grossesse.
Le Dr Beti Fils Bernard, médecin-chef du district de santé de Meyomessala, souligne l’impact du programme : « Avant, les femmes ne fréquentaient pas les hôpitaux à cause du coût. Aujourd’hui, elles savent qu’avec seulement 6 000 francs, elles sont suivies jusqu’à 42 jours après l’accouchement. C’est une lapalissade de dire que c’est une plus-value. »
Des chiffres en nette progression
L’engouement est palpable. En 2023, la région a enregistré 3 650 chèques vendus. En 2024, ce chiffre a grimpé à 10 510. À mi-parcours de 2025, déjà 6 405 chèques ont été vendus, soit une moyenne mensuelle de près de 1 000 contre une cible de 1 200. Le taux de couverture s’approche donc des 80 %, une performance saluée par le Fonds régional pour la promotion de la santé (FRPS).
Dans les structures sanitaires du district d’Ambam, les résultats sont particulièrement parlants.
Au CSI d’Ambam Urbain, le chef de centre Édou Abessolo Innocent précise : « Depuis avril 2024, nous avons enrôlé 910 femmes. Nous sommes déjà à plus de 600 accouchements réalisés ici. Et grâce au système de référence, les cas compliqués sont transférés à l’hôpital de district. Depuis le début, nous n’avons enregistré aucun décès maternel ou néonatal. »
Même satisfaction au centre médical d’arrondissement (CMA) d’Afan-Mabé. Le Dr Mondjengue Gaelle, médecin-chef témoigne : « Avant le chèque santé, on comptait à peine 12 consultation prénatale (CPN1) et 4 à 5 accouchements par mois. Depuis sa mise en œuvre, nous avons atteint 62 CPN1 et 16 accouchements rien qu’en mai 2024. La fréquentation a plus que triplé. »
Le rôle structurant du FRPS et du MINSANTÉ
Le Fonds Régional pour la Promotion de la Santé joue un rôle pivot en tant que tiers payant. Il procède aux vérifications des prestations déclarées, effectue les remboursements aux formations sanitaires et suit les indicateurs via la plateforme OpenIMIS.
Louis De Gonzac Boyogueno, son administrateur dans le sud explique : « De 2,5 milliards de FCFA prévus, seulement 39 % ont été reçus à ce jour. Cela limite notre capacité à rembourser rapidement les formations sanitaires et peut freiner la dynamique de déploiement. »
La délégation régionale joue un rôle central dans la coordination, l’accréditation des formations sanitaires, le suivi technique et logistique, la gestion des conflits, ainsi que la supervision et l’évaluation des prestations. « À ce jour dans la région du sud, 128 formations sanitaires ont été accréditées (36 % de l’offre régionale) et le taux d’enrôlement global atteint près de 79 %. » Indique Charles Yopndoï, Délégué régional de la Santé publique du Sud.
Il souligne que, malgré ces avancées, les principaux défis restent le financement irrégulier, l’insuffisance en personnel, le manque de logistique, l’instabilité du réseau dans certaines zones enclavées et le besoin d’outils numériques. Un plaidoyer est en cours pour renforcer l’équipement, la connectivité et les ressources humaines afin d’assurer la pérennité du programme.
La digitalisation : un atout avec ses limites
Le système de facturation et de suivi des prestations repose sur la plateforme OpenIMIS. Si l’outil facilite la traçabilité et l’optimisation des remboursements, il reste vulnérable à l’instabilité du réseau.
Dr Boris Mintsang, point focal CSU à l’hôpital régional d’Ebolowa, confirme : « En journée, la plateforme est instable. Nous saisissons souvent les factures la nuit. Cette lenteur a un impact direct : si une prestation n’est pas saisie, elle ne peut pas être remboursée. »
La version mobile hors ligne, récemment introduite, offre un espoir pour les zones enclavées. Mais comme le souligne Moustapha Golbo Kadir, gestionnaire CSU à Kribi :« Sans un appui technique constant et des formations régulières, certains centres peinent encore à maîtriser les outils numériques. La GIZ a été d’un grand soutien à ce niveau. »
Les services centraux du ministère de la santé publique indiquent : pour pallier ces difficultés, une version hors ligne du logiciel OpenIMIS et un masque Excel ont été déployés, bien que peu utilisés. Des actions de recensement de la fibre optique ont également été entreprises, et une formation de pools d’experts régionaux est prévue.
Des défis persistants, des progrès visibles
L’implémentation du chèque santé à Ambam et dans d’autres localités rurales s’est heurtée à plusieurs défis : coupures de connexion, retards de remboursement, sous-équipement, personnel insuffisamment formé ou en rotation fréquente.
Tama Télesphore Quentin, le point focal CSU de Koum et Yetotan résume : « Certaines formations sont dirigées par des aides-soignants qui n’ont pas les compétences informatiques requises. On a dû organiser des formations de rattrapage. Mais avec le soutien de la DRSP et de la Coopération allemande, on progresse. »
Les agents de santé communautaires, comme Jean-Félix Ango Adambane, jouent un rôle clé : « Nous avons sensibilisé dans les villages, dans les églises, dans les chefferies. Aujourd’hui, il n’y a plus d’enfants nés hors FOSA dans notre aire de santé. Les accoucheuses traditionnelles ont cessé. C’est une véritable révolution sanitaire. »
Plaidoyer pour la pérennité
Tous les acteurs s’accordent sur un point : la pérennité du chèque santé dépendra de la régularité des financements.
« Lorsqu’une formation sanitaire doit avancer 400 000 FCFA pour des médicaments et attendre trois mois pour être remboursée, c’est intenable », alerte un responsable d’hôpital.
La coopération allemande, saluée à l’unanimité pour son appui technique, logistique et institutionnel, est perçue comme un catalyseur.
« C’est grâce à eux que nous avons des outils modernes, un suivi rapproché, et la possibilité de soulager les femmes enceintes », résume le Dr Mondjengue Gaëlle du CMA d’Afan-Mabe.
Avec le chèque santé, les femmes du Sud Cameroun ont trouvé plus qu’un accès aux soins : une dignité retrouvée. Mais pour que cette dynamique ne s’essouffle pas, elle devra s’accompagner d’un engagement fort et durable des pouvoirs publics, avec l’appui constant des partenaires internationaux.
Mireille Siapje
Encadré :
Le Chèque santé au Cameroun : Historique & déploiement
Le Chèque santé est un dispositif de prépaiement mis en place en 2014 par le gouvernement camerounais avec l’appui de l’Agence française de développement (AFD) et de la banque allemande de développement, Entwicklungsbank (KfW). Ce mécanisme permet à une femme enceinte de bénéficier gratuitement (ou à très faible coût, environ 6 000 FCFA) d’un suivi complet : consultations prénatales, accouchement sécurisé, transfert en urgence si nécessaire, puis suivi post‑natal jusqu’à 42 jours pour elle et son bébé. Il inclut également des soins pour les enfants de 0 à 5 ans, des vaccinations, la prévention du paludisme, et parfois l’accès à la dialyse.
L’historique du déploiement
Juin 2015 : lancement dans sa phase opérationnelle dans les régions sèches du Septentrion — Extrême‑Nord, Nord, Adamaoua — couvrant environ 77 % des formations sanitaires locales et atteignant plus de 50 % des grossesses dans ces zones.
Mars 2022 : extension aux régions de l’Est et du Sud, dans le cadre de la première phase de la Couverture Santé Universelle (CSU), officiellement lancée le 12 avril 2023.
5 août 2024 : annonce de l’extension aux régions du Nord‑Ouest et du Sud‑Ouest, portant le nombre total de régions couvertes à sept — Extrême‑Nord, Nord, Adamaoua, Est, Sud, Nord‑Ouest, Sud‑Ouest — et augmentant la couverture nationale projetée de 50 % à 70 %.
Entretien
« La coopération allemande est à la base même de la conception du projet Chèque Santé. »

Dans quel contexte est arrivée le Chèque Santé dans la région du Sud ?
La CSU a été officiellement lancée le 12 avril 2023. Elle s’est traduite, dans notre région, par l’extension du Chèque Santé et la mise en œuvre d’autres projets. Après les régions septentrionales (Extrême-Nord, Nord et Adamaoua), la région du Sud a été parmi les premières à bénéficier de cette extension. En 2023, nous avons démarré avec deux districts de santé. Aujourd’hui, le programme couvre les 13 districts de la région.
Quel rôle joue la délégation régionale dans la mise en œuvre du programme ?
Nous coordonnons les interventions au niveau régional, via l’Unité Technique Régionale (UTR). Nous présidons le comité régional d’accréditation, car seules les formations sanitaires répondant à certains critères peuvent être intégrées au programme. Nous assurons aussi le suivi des intrants, la validation des prestations, la mise en paiement, ainsi que la supervision de l’agence technique régionale. Nous jouons également un rôle de régulateur, en résolvant les conflits entre patients, structures de santé et le Fonds régional.
Des contrôles sont-ils effectués sur le terrain ?
Oui, nous effectuons des descentes régulières pour vérifier la disponibilité des intrants et la qualité des prestations. Il y a des supervisions souvent formatives, des évaluations, et des sanctions si nécessaires. Nous renforçons les capacités des acteurs en permanence.
Quels sont les mécanismes de sécurisation mis en place ?
La sensibilisation est essentielle pour booster les enrôlements. Nous tenons des réunions mensuelles de l’UTR pour suivre les indicateurs. En 2024, le Conseil régional a même offert des chèques santé à des femmes enceintes pour stimuler leur enrôlement. Nous veillons à la présence des personnels, à la disponibilité et à l’utilisation correcte des intrants, et nous lançons des alertes si nécessaires.
Avez-vous des chiffres à partager sur la mise en œuvre du programme ?
Nous avons 328 formations sanitaires dans la région, dont 128 sont accréditées pour le Chèque Santé (soit 36 % de l’offre). Le taux d’enrôlement est de 78 à 79 %, avec 100 % pour certaines cibles comme les accouchements. Pour le premier et le deuxième semestre 2025, environ 1 550 femmes ont fait une première consultation prénatale, environ 600 ont atteint la quatrième, 900 échographies ont été réalisées au premier semestre et 662 accouchements enregistrés. Sur l’ensemble nous avons une évolution des accouchements assistés (accouchements ayant lieu dans les formations sanitaires). En un an de l’effectif de la mise en œuvre on ne pourra pas renverser toute suite la tendance mais la progression est intéressante.
Comment la coopération allemande vous accompagne-t-elle dans la mise en œuvre du Chèque Santé dans la région du Sud ?
La coopération allemande est à la base même de la conception du projet Chèque Santé. De ce fait, nous avons bénéficié d’un accompagnement multidimensionnel de la coopération allemande, notamment à travers la GIZ : un appui technique, financier, logistique et matériel, essentiel au déploiement du projet.
Sur le terrain, cet appui se traduit par une collaboration constante et constructive. Nous échangeons régulièrement sur les difficultés rencontrées, identifions ensemble des pistes de solution, et bénéficions des réponses appropriées. Par exemple, face à des faiblesses constatées dans la saisie des prestations, nous avons pu, grâce à cet appui, organiser des missions sur le terrain pour renforcer les capacités du personnel dans les formations sanitaires. Cela a eu un impact positif sur la qualité et le volume des données saisies.
Par ailleurs, une assistance technique est présente au niveau régional. Elle nous accompagne dans les aspects logistiques et techniques, tout en s’impliquant activement dans la dynamique locale. Cette proximité permet une meilleure compréhension des réalités du terrain et facilite les actions de plaidoyer.
Face aux défis rencontrés dans la mise en œuvre du projet, notamment sur le terrain, quelles actions de plaidoyer avez-vous mises en œuvre pour garantir la continuité et l’efficacité des interventions ?
Le plaidoyer est un levier important dans la mise en œuvre du Chèque Santé. Nous le menons de façon continue, notamment en nous appuyant sur les réalités observées sur le terrain. Mais il faut le dire : plusieurs défis subsistent.
D’abord, nous faisons face à des contraintes externes, notamment en matière de communication. Par exemple, lorsqu’une femme enceinte en situation de détresse doit être référée à un centre de santé plus équipé, les routes ne sont pas toujours praticables, ce qui ralentit ou compromet la prise en charge. Il est donc crucial d’améliorer les infrastructures autour des formations sanitaires pour fluidifier les évacuations et les interventions.
Un autre défi majeur concerne la numérisation du système de santé. Alors que les rapports d’activités se font désormais par voie électronique, environ 30 % de nos formations sanitaires se situent encore dans des zones non couvertes par le réseau électrique ou numérique. Cela entrave la saisie des prestations et fragilise l’ensemble du processus de suivi. Nous travaillons actuellement avec le ministère de la Santé publique et la Coopération allemende à travers la GIZ sur des solutions techniques, comme la mise en place de mécanismes de saisie hors réseau.
À cela s’ajoute la question du personnel. Le manque d’agents dans certaines structures affecte la qualité et la continuité du service. Un recrutement a été annoncé, et nous espérons un renforcement rapide des effectifs.
Enfin, la logistique reste un point sensible : le transport des patients, la supervision, ou encore la disponibilité d’outils informatiques posent encore problème. Plusieurs formations sanitaires manquent de matériel pour la saisie des données. Nous poursuivons donc notre plaidoyer auprès de toutes les parties prenantes pour améliorer ces aspects, dans l’espoir que des solutions concrètes soient rapidement mises en œuvre.
Réalisé par Mireille Siapje














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