Médecin épidémiologiste, désormais chef de service de lutte contre les hémoglobinopathies et les maladies neurologiques à la Direction de la lutte contre la maladie, les épidémies et les pandémies (DLMEP), le Dr Emmanuel Vaissaba incarne cette génération de médecins camerounais pour qui la survie du patient n’a jamais été négociable.
Il est arrivé à Tcholliré un jour ordinaire de l’année 2014. Ce jour-là, personne ne mesurait encore l’empreinte que ce jeune médecin allait laisser sur ce bout du Cameroun. Originaire de Ngouetam à Gor, dans l’arrondissement de Madingring, le Dr Emmanuel Vaissaba revenait sur ses terres, non pas pour se reposer, mais pour servir. À l’hôpital de district de Tcholliré, il n’était d’abord qu’un médecin
parmi d’autres. Mais très vite, sa rigueur, sa discrétion et cette manière silencieuse de ne jamais rien refuser aux malades ont fait de lui un homme à part. Quelques années plus tard, il est nommé Directeur de l’hôpital de district de Tcholliré et chef de district de santé. Sa responsabilité s’étend désormais sur deux arrondissements : Tcholliré et Madingring, ce dernier accroché à la frontière tchadienne, à près de cent kilomètres de là, sur des pistes que beaucoup redoutent.
Le Dr Vaissaba n’a jamais compté ses heures. Ce que l’on retient de lui, d’abord, ce sont ces campagnes menées sans relâche contre le choléra, la tuberculose, le sida, la poliomyélite, le paludisme et tant d’autres maladies. Il allait sur le terrain, dans les villages reculés, convaincu que la santé ne peut attendre que le malade vienne à l’hôpital. C’est l’hôpital, parfois, qui doit aller au malade.
Pourtant, son combat le plus silencieux, le plus quotidien, se livrait la nuit. Tcholliré souffre de coupures intempestives et très prolongées d’électricité. Dans d’autres établissements, on attend que le courant revienne. Lui, il allumait une bougie. Il prenait une torche. Et il soignait. À la lumière vacillante d’une flamme, le Dr Vaissaba posait des perfusions, pansait des plaies, accompagnait des accouchements difficiles. La mort reculait, souvent, devant cette obstination douce.
Sa maison, elle, n’a jamais connu de répit. Très régulièrement transformée en salle de soins, elle n’a véritablement jamais désempli. Son domicile était toujours ouvert aux malades venant de tous les horizons. Paysans, commerçants, mères portant leur enfant fiévreux, vieillards transportés à dos d’homme : tout le monde frappait à sa porte. Et tout le monde était reçu. À toute heure, le Dr Vaissaba était prêt à redonner le sourire puis la guérison.
Son téléphone ne s’éteignait jamais. Il sonnait à toute heure, la nuit, le jour, les jours fériés. Il lui est arrivé plusieurs fois de se priver de sommeil à des heures indues pour se rendre d’urgence à l’hôpital. Parce que pour lui, la survie du patient n’était pas négociable. Cette phrase, il ne la criait pas. Il la vivait.
Il n’a jamais hésité non plus devant l’indigence. Qu’un patient soit pauvre, ou même qu’il simule l’indigence, le Dr Vaissaba soignait d’abord. Plusieurs malades ont bénéficié de soins gratuits ou à crédit. Certains n’ont jamais payé. Il ne gardait aucune amertume. Il avait déjà gagné l’essentiel : une vie sauvée. On l’a parfois incompris. Sa détermination à apporter un soin rapide et de qualité à tous, sans trier, sans attendre, a dérangé. Mais il n’a jamais dévié. Il allait droit, comme une flèche, vers son unique objectif : soigner.
Aujourd’hui, quand on entre à l’hôpital de district de Tcholliré, on voit une salle
d’attente et de détente pour les gardes malades, aménagée et équipée d’un écran de télévision. C’est lui. On trouve plusieurs centres de santé dans des localités qui en étaient dépourvues, pour réduire les distances entre le malade et les soins. C’est lui qui a facilité leur création auprès du ministère de la Santé publique. Il partait en mission, plaidait, écrivait, revenait, jusqu’à ce que le oui tombe.
L’hôpital de Tcholliré est en plein chantier au moment où il s’en va. Il s’agrandit. Il se modernise. Et lui, le Dr Vaissaba, quitte le district de santé de Tcholliré pour celui de Bibemi, dans le département de la Bénoué, nommé la semaine dernière à ce nouveau poste. Sur son bureau, avant de plier bagage, il a laissé deux souhaits. Le premier : que l’hôpital de Tcholliré, chef-lieu du département du Mayo Rey, soit enfin doté d’une ambulance. Le second : que l’hôpital d’arrondissement de Madingring, celui qui veille à la frontière avec le Tchad, soit érigé en hôpital de district. Il sait que ces souhaits ont toujours reçu une oreille attentive du ministre de la Santé publique. Il part confiant qu’ils seront matérialisés très très bientôt. Ces souhaits, il est important de le souligner, sont aussi ceux de tous les résidents de Tcholliré et de Madingring.
Le Dr Vaissaba Emmanuel quitte le département du Mayo Rey après y avoir laissé une empreinte indélébile. Il part sans bruit, comme il est venu. Mais derrière lui, des centaines de patients vivent encore grâce à ses nuits de veille, des enfants ont été vaccinés, des épidémies arrêtées, des douleurs soulagées. Il part confiant que son successeur fera mieux, ou au moins autant que lui. Ce n’est pas de la fausse modestie. C’est la marque des hommes qui ont vraiment servi.
Aujourd’hui, l’information a évolué. Le Dr Emmanuel Vaissaba n’est plus seulement ce médecin de terrain qui soignait à la bougie dans le Nord du Cameroun. Il est désormais Médecin épidémiologiste, Chef de service de lutte contre les hémoglobinopathies et les maladies neurologiques à la Direction de la Lutte contre la Maladie, les Épidémies et les Pandémies (DLMEP) au ministère de la Santé publique. De Tcholliré à l’administration centrale, le combat est le même, seul le théâtre change. Il veille aujourd’hui sur des milliers de patients drépanocytaires, lutte contre les maladies neurologiques, élabore des stratégies nationales. Mais ceux qui l’ont connu à Tcholliré savent que derrière le titre et le bureau, c’est toujours le même homme : celui qui allumait une bougie pour ne pas laisser mourir un enfant. La bougie a changé de place. La lumière, elle, ne s’est jamais éteinte.














