La défécation à l’air libre demeure une pratique courante dans la région de l’Extrême-Nord. Ancrée dans les habitudes culturelles, elle complique les efforts de sensibilisation sur la lutte contre le choléra ; ceci en favorisant la contamination de l’environnement et des sources d’eau.
Dans la région de l’Extrême-Nord, il est fréquent de voir des hommes et des enfants se soulager en pleine rue. Que ce soit au bord des routes, près des cours d’eau, dans des coins isolés ou à côté de maisons abandonnées, cette pratique est devenue une habitude ancrée dans le quotidien. La défécation à l’air libre ne se résume pas uniquement à un manque d’infrastructures sanitaires. Derrière cette pratique se cachent aussi des habitudes profondément ancrées, transmises d’une génération à l’autre, et des perceptions particulières de l’hygiène : « Je pense que c’est un problème de culture. Dans nos villages, la majorité des maisons n’ont pas vraiment de toilettes. Si oui, c’est un espace non vraiment aménagé. Voilà pourquoi les gens développent l’habitude de faire les selles dans la nature dès le bas âge et s’attachent à cela », explique Joël. Avec le temps, cette pratique devient une habitude quotidienne, parfois considérée comme plus simple et plus naturelle. Pour certains, faire ses besoins dans la nature répond aussi à une certaine vision de l’environnement. « Pour ces gens, ils trouvent que c’est plus agréable, plus simple, plus en symbiose avec la nature de le faire à l’air libre », poursuit-il. Clarisse partage cette idée : « Dans certaines cultures, ils n’ont même pas de latrines. Chez eux, tout se passe à l’air libre, pas besoin des WC. Ils trouvent que creuser prend du temps. » Une perception qui montre que l’absence d’utilisation des toilettes n’est pas toujours liée uniquement à un refus, mais aussi à des habitudes et des représentations construites au fil des années. Certaines expériences vécues dans les villages renforcent également cette méfiance envers les latrines. « On disait aux enfants de ne pas utiliser les WC. Plusieurs enfants sont déjà tombés dedans à cause des jeux. Et comme ils chient beaucoup, ils remplissent les toilettes », témoigne Stéphanie. Pour elle, certaines personnes considèrent également que « Les cacas dans les champs sont des composts, utiles au champ ». Ainsi, la défécation à l’air libre apparaît donc comme un problème culturel.
La défécation à l’air libre, une porte ouverte à la contamination
Au-delà des dimensions culturelles et sociales, la défécation à l’air libre représente un risque sanitaire majeur. D’après l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), cette pratique favorise la contamination de l’environnement par les selles contenant la bactérie Vibrio cholerae, responsable du choléra. Lorsque les matières fécales sont abandonnées dans la nature, elles peuvent contaminer les sources d’eau utilisées par les populations, notamment les puits, les rivières et les points d’eau communautaires. La consommation d’une eau souillée par la bactérie peut alors provoquer une infection. La contamination ne passe pas uniquement par l’eau. Elle peut également se faire par les aliments, les mains, les objets ou les surfaces contaminés. Une personne qui touche un sol souillé par des matières fécales puis manipule de la nourriture ou porte ses mains à la bouche peut ingérer la bactérie
sans le savoir. Les mouches et autres vecteurs peuvent également transporter des microbes présents dans les selles vers les aliments, augmentant ainsi le risque de maladies diarrhéiques, dont le choléra.
Une chaîne de transmission amplifiée pendant les pluies
Selon l’OMS, les périodes de pluies et d’inondations aggravent davantage les risques. Les eaux de ruissellement peuvent entraîner les matières fécales abandonnées à l’air libre vers les habitations, les cultures et les points d’eau, favorisant la propagation de la bactérie au sein des communautés. La défécation à l’air libre entretient ainsi une chaîne de transmission : selles contaminées → eau, aliments, mains ou surfaces contaminés → bouche → infection. Une fois contracté, le choléra peut provoquer une diarrhée aqueuse aiguë responsable d’une déshydratation sévère. Sans traitement rapide, la maladie peut évoluer en quelques heures et entraîner la mort. La lutte contre cette pratique ne concerne donc pas uniquement l’amélioration de l’accès aux latrines. Elle constitue un enjeu majeur de prévention pour interrompre la transmission du choléra et protéger les communautés exposées.
Contre le choléra, l’hygiène commence là où les mentalités culturelles acceptent de changer.
Interview : « Ce n’est pas seulement un problème d’infrastructures, c’est aussi une question culturelle »

En quoi la défécation à l’air libre constitue-t-elle un obstacle culturel à la riposte anticholérique ?
La défécation à l’air libre (DAL) dans l’Extrême-Nord dépasse le simple manque d’infrastructures pour s’inscrire dans des logiques culturelles profondes qui s’opposent aux messages de sensibilisation. Tout d’abord, une logique spatiale et de genre structure les habitudes des populations sahéliennes, peules et kirdis, qui se rendent traditionnellement en brousse loin des concessions, en respectant des horaires et des lieux strictement séparés entre hommes et femmes. De ce fait, bâtir une latrine au sein du foyer est souvent perçu comme une violation de cette pudeur ou comme l’introduction d’une souillure dans la maison. De plus, les représentations locales de la propreté et du sacré considèrent que rassembler les matières fécales dans une fosse unique s’avère plus sale et dangereux, notamment à cause des odeurs ou des esprits, que de les disperser dans la nature qui se charge de les absorber. Ce raisonnement traditionnel prend le contre-pied exact de la logique épidémiologique moderne, laquelle préconise le confinement des déchets pour protéger les points d’eau. Par ailleurs, le mode de vie des communautés pastorales et semi-nomades, à l’image des Peuls Mbororo, repose sur un rapport spécifique à la terre et à la mobilité saisonnière liée à la transhumance. Pour ces éleveurs mobiles, investir du temps et des ressources dans la construction d’une infrastructure sanitaire fixe n’a aucun sens pratique. Enfin, les crises économiques, les sécheresses récurrentes et l’insécurité causée par Boko Haram forcent les familles déplacées ou affaiblies à prioriser leur survie immédiate. Bien que cette précarité ne soit pas un frein culturel en soi, ce coût d’opportunité s’ajoute aux croyances traditionnelles pour freiner l’adoption des latrines.
Pourquoi le rejet des latrines persiste-t-il malgré la sensibilisation ?
Plusieurs facteurs, souvent cumulés, expliquent cet écart entre sensibilisation et adoption des latrines. Les campagnes restent souvent informatives plutôt que transformatives : elles transmettent des connaissances sur le choléra, mais ne modifient pas toujours les attitudes ni les pratiques. Le modèle CAP (Connaissances, Attitudes, Pratiques) montre d’ailleurs que l’on peut connaître les risques sans utiliser les latrines. S’ajoutent des barrières économiques et matérielles : leur construction et leur entretien sont coûteux, tandis que les sols sablonneux ou latéritiques de l’Extrême-Nord rendent les fosses instables et vulnérables aux inondations, renforçant le scepticisme. La défiance envers les campagnes d’urgence joue aussi : les latrines sont souvent installées pendant les flambées de choléra puis abandonnées, donnant l’impression qu’elles sont un outil de crise plutôt qu’une solution durable. À cela s’ajoutent le statut social de la latrine, parfois perçue comme un signe de richesse ou un modèle « urbain » peu désirable, le partage inégal de son usage au sein des ménages, où enfants et parfois femmes continuent la défécation à l’air libre, ainsi que la faible implication des leaders communautaires et religieux, pourtant essentiels pour légitimer le changement de comportement.
Quelles approches culturellement adaptées pour lever ces résistances ?
Pour mettre fin à la défécation à l’air libre, il faut privilégier l’approche ATPC/CLTS (Assainissement Total Piloté par les Communautés), qui permet aux communautés de prendre elles-mêmes conscience des risques de cette pratique, promouvoir des latrines à faible coût adaptées aux réalités locales avec la formation de maçons pour en assurer la pérennité, s’appuyer sur les points focaux communautaires comme relais de sensibilisation, impliquer les chefs traditionnels et les leaders religieux pour légitimer l’usage des latrines, et adapter les messages selon le genre et l’âge afin de mieux répondre aux préoccupations de chaque groupe.
Marie Chantale FAIDA














