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LA GRANDE INTERVIEW

« La Tuberculose n’est pas une Maladie Mystique »

Dr Bingono Bingono
Email : 97

Journaliste, anthropologue, enseignant et patriarche, le Dr Bingono Bingono pose un regard érudit sur les représentations culturelles de la tuberculose au Cameroun. Il démystifie l’idée selon laquelle l’Africain rattacherait systématiquement les maladies complexes à la sorcellerie, et détaille avec précision la typologie traditionnelle des pathologies. Revenant sur la stigmatisation des malades, la responsabilité individuelle dans la contagion et la perception du traitement, il livre une analyse fine des freins culturels à la prise en charge, tout en appelant à une sensibilisation ancrée dans les réalités communautaires.

Monsieur Bingono Bingono, vous êtes à la fois journaliste, anthropologue et enseignant. Vous vous définissez également comme un patriarche. Que recouvre exactement cette notion de patriarche ?

Je suis quelqu’un qui a gagné sa vie comme journaliste, anthropologue et enseignant. Mais au-delà de ces titres, je suis un patriarche. Le patriarche, c’est un préservateur des cultures patrimoniales, un diffuseur de cette culture patrimoniale, un reconstructeur. C’est à ce titre que j’interviens avec aise sur ce sujet, en tant que dépositaire des savoirs ancestraux et en tant que personne qui parcourt l’arrière-pays à la quête de la connaissance. Je suis d’autant plus heureux de m’entretenir avec vous sur la question des pathologies.

Justement, il existe souvent une idée reçue selon laquelle, face à une maladie compliquée, l’Africain la relègue systématiquement dans le registre de la mysticité ou de la sorcellerie. Qu’en estil réellement ?

Il y a d’énormes confusions. Beaucoup de lettrés de nos universités, et surtout ceux qui sont en charge de la biomédecine, entretiennent l’illusion que dès qu’une maladie est complexe, l’Africain la rattache à la mysticité. C’est faux. La typologie des pathologies dans nos cultures, la nomenclature des maladies que nous utilisons, démontre bien que nous savons distinguer ce qui relève de la phénomaladie.

Qu’estce que la phénomaladie ?

Ce sont les maladies ordinaires. On y retrouve d’abord les maladies héréditaires. Dans nos villages, on entend dire : « Ne fréquentez pas cette famille, parce que les gens de cette famille souffrent de telle maladie, c’est une maladie de sang chez eux. » Nous connaissons ensuite les maladies contagieuses : nous savons que si vous fréquentez des personnes malades, vous pouvez attraper leur maladie. Nous connaissons également les zoonoses, c’est‑à‑dire l’ensemble des maladies qui nous proviennent des animaux. Enfin, nous connaissons les maladies qui relèvent de la cryptopathologie, autrement dit les maladies mystiques. Mais toutes les maladies ne sont pas mystiques.

Pour ce qui est de la tuberculose, maladie infectieuse, nous savons pertinemment qu’elle a un certain nombre d’origines cliniques et biologiques.

Vous évoquiez également les maladies génétiques. Quelle est leur origine dans la conception traditionnelle ?

J’allais y venir. Les maladies génétiques – celles où l’enfant naît malade – sont, dans la pensée négro‑africaine, liées au non‑respect des interdits alimentaires. Des interdits alimentaires ont été imposés à la femme qui porte un fœtus parce que nos aïeux ont constaté que certains animaux porteurs de tares transmettent ces tares par la chair. La femme enceinte qui consomme la viande de ces animaux élève la probabilité que le fœtus naisse avec cette maladie. Je prends l’exemple de la plus petite antilope que les Ewondo appellent ojoï. Cette antilope est naturellement asthmatique. La femme enceinte qui consomme de la viande d’ojoï élève la probabilité que son enfant naisse asthmatique. Autre exemple : le bec‑de‑lièvre, cette malformation où l’enfant naît avec la lèvre supérieure fendue. Il est interdit à la femme enceinte de consommer les pattes des bêtes à sabot, car cela augmenterait le risque que son enfant naisse avec cette malformation. Il existe toute une typologie de ces maladies, et ne pas respecter les interdits expose le bébé.

Revenons à la tuberculose. Comment le regard africain appréhendetil cette maladie infectieuse ?

Le regard africain sur les pathologies reconnaît que la tuberculose peut être due à une consommation excessive de tabac, d’opium ou de chanvre indien. Ceux qui en usent de façon immodérée s’exposent à cette maladie infectieuse qui abîme les poumons. On sait également qu’elle est contagieuse. Dans nos communautés rurales, on identifie certaines personnes, certaines familles, qui sont comme « trempées » : la maladie devient presque héréditaire chez elles. On demande aux enfants d’éviter tout contact avec ces familles. Maintenant, je parle du côté mystérique. Nous savons que toute pathologie peut être lancée, injectée à quelqu’un de façon occulte. Mais je tiens à démontrer que ce ne sont pas toutes les maladies qui sont liées au mysticisme.

Nous connaissons une origine clinique, biologique, classique par laquelle on peut contracter des maladies. Pour la tuberculose, il y a des causes simplement humaines : l’addiction au tabac ou au chanvre, la fréquentation des malades. C’est une maladie contagieuse, et le fait de côtoyer des tuberculeux peut exposer à la contamination. Quelle que soit la pathologie, il existe un antidote. Pour la tuberculose, on travaille d’abord en amont : mettre dans la tête des enfants que consommer du tabac ou du chanvre n’est pas bon. On commence par la sensibilisation. Si malgré tous, des malades apparaissent, on a recours à l’interventionnisme. Parmi nos herboristes, il en est qui sont spécialisés dans la prise en charge de cette maladie infectieuse.

Comment se construit la représentation culturelle de la tuberculose dans nos communautés ? Y atil une part de stigmatisation ?

La représentation culturelle des maladies infectieuses va de pair avec la stigmatisation. On considère que ce sont des personnes désordonnées, irrespectueuses des lois sociales, qui se laissent aller à la consommation de ce que nous avons cité. Ce sont des désordonnés sociaux qui contractent cette maladie parce qu’ils ne se sont pas laissé capturer par la sensibilisation. On sensibilise l’enfant dès le bas âge : la consommation de tabac n’est pas bonne, celle de chanvre n’est pas bonne, la fréquentation de ceux qui en consomment n’est pas bonne. Dès lors, quand quelqu’un est atteint, il est perçu comme une espèce de rebut social, un désordonné qui n’a pas voulu se soumettre aux normes sociales. Le regard que la communauté porte sur ces malades est un regard de représailles. On estime que les conséquences de leur irrespect des lois sociales les ont conduits à attraper cette maladie. Dans les zones rurales, certaines familles sont régulièrement touchées, et il y a une forme de rejet à leur égard, parce qu’on estime qu’elles ne se sont pas soumises aux règles sociales.

Selon cette logique, le malade estil tenu pour responsable de sa maladie ?

Il existe une opinion profonde selon laquelle, quelle que soit la pathologie qui affecte un individu, il y a toujours une part de responsabilité du sujet malade. D’où vient la maladie ? D’où vient la mort ? La maladie et la mort viennent de l’irrespect des lois. On a rompu une loi divine, on peut tomber malade et mourir. On a rompu une loi de la nature – par exemple consommer des nourritures inadaptées, se promener sous la pluie – on peut tomber malade et mourir. On a rompu une loi sociale – « ne fais pas ceci, ne fais pas cela » – on peut tomber malade et mourir. Les cas où l’on tombe malade par accident, sans aucune responsabilité, sont d’un taux très réduit. Pour la tuberculose, elle ne vient pas seule : on ne s’est pas soumis à la sensibilisation qui recommande de ne pas consommer abondamment tabac et chanvre, de ne pas fréquenter les sujets malades. Il y a toujours, j’insiste, un petit taux de responsabilité du sujet malade sur sa maladie.

Existetil, dans nos langues, des expressions qui traduisent ce regard stigmatisant ?

Oui, et c’est très parlant. Quand on veut dénigrer quelqu’un qui se comporte avec sottise, on dit : « Pourquoi te comportes‑tu comme un malade du chanvre ? » ou encore « Tu es un saut du banga ». On associe la personne à celui qui est accro au chanvre indien, parce que l’on sait que ce dernier perd toute intelligence, devient désordonné, irrespectueux, fébrile, colérique, agressif. Dans nos sociocultures de la forêt, associer le comportement d’un individu à celui d’un fumeur de chanvre, c’est estimer qu’il se comporte hors de la raison, qu’il est un désordonné social, un rebut social. Il y a de nombreuses expressions de cette nature.

Dès lors, la tuberculose estelle une maladie que lon cache ?

Absolument. Être atteint de tuberculose est une maladie de la honte, parce qu’elle dérive de l’irrespect des lois sociales. On cache ces malades à la maison. On a peur d’aller à l’hôpital, parce qu’on craint d’être réprimandé. Que ce soit dans les milieux de prise en charge modernes – l’hôpital du Blanc – ou dans les milieux de prise en charge traditionnels – notre thérapie africaine – vous serez grondé : « Vous n’avez pas réussi à faire respecter les lois sociales, celles qui consistent à éviter la consommation de banga ou de tabac. »

On garde ces malades à la maison parce qu’on ne veut pas s’entendre dire : « Vous n’avez pas su éduquer cet enfant, vous n’avez pas su contrôler votre mari, vous n’avez pas su faire respecter les lois à votre frère, à votre sœur. » Les femmes en particulier sont exposées à ces réprimandes. Pour éviter d’être traité de mauvais éducateur, on préfère cacher le malade. Mais la peur de le laisser mourir à la maison – ce qui entraînerait une réprimande encore plus grande – finit par obliger à le conduire quelque part pour sa prise en charge.

Quelle lecture spirituelle faiton de cette maladie infectieuse ? Y atil une dimension mystique forte ?

La lecture spirituelle de cette maladie infectieuse est mineure. La tuberculose, les maladies dues à une consommation excessive de tabac ou de chanvre ne relèvent pas du mystique. Le poids mystique qui leur est associé est strictement mineur. Je dis cela en connaissance de cause : je fais le terrain, je suis l’ami des tradithérapeutes. On n’associe pas beaucoup le mysticisme à ces affections pulmonaires. Ce n’est pas parce qu’on t’a maudit que tu vas te mettre à fumer excessivement du Mbanga ou du tabac. C’est davantage parce que tu as eu de mauvaises fréquentations et que tu ne t’es pas laissé soumettre à la sensibilisation. J’insiste : cette maladie n’a pas de connotation occulte, pas de connotation mystique. Ne faisons pas dire aux ruraux, aux villageois, ce qu’ils ne pensent pas eux‑mêmes. Ne nous substituons pas à eux.

La durée du traitement – six mois avec deux mois d’hospitalisation parfois – estelle perçue comme une malédiction ou une épreuve mystique ?

Non, pas du tout. Au contraire, c’est un soulagement. Quand on a dépassé le stade de la honte qui pousse à cacher le malade, et qu’on le conduit à l’hôpital – par exemple au centre Jamot – c’est un énorme soulagement pour la famille et pour le village. La responsabilité de la surveillance ne leur incombe plus. Dans les milieux de prise en charge traditionnels, on est parfois obligé de ligoter un malade agité ; à l’hôpital, il y a d’autres formes de prise en charge, des injections qui apaisent. Les familles apprécient hautement que l’on puisse hospitaliser leurs proches. Il n’y a ni sort, ni malédiction liée à la durée du traitement. C’est une aide précieuse.

Pour terminer, quel message souhaitezvous adresser aux médias, aux personnels de santé et à la communauté en matière de sensibilisation contre la tuberculose ?

Je vais vous livrer une de mes maximes : Aucun problème contemporain n’est si nouveau que nos ancêtres ne l’aient connu. Quelles que soient les difficultés auxquelles nous nous confrontons aujourd’hui, nos ancêtres les ont connues. Plutôt que d’aller toujours chercher les solutions à nos problèmes d’Africains en Occident, il vaut parfois mieux regarder vers l’arrière. Pour la tuberculose, l’Africain a tenté de gérer ce problème en amont par la sensibilisation, par l’éducation. Que le parent d’aujourd’hui travaille par la sensibilisation, qu’il éduque bien ses enfants. Car ce n’est pas toujours à l’intérieur du foyer que le problème surgit ; c’est souvent quand l’enfant commence à fréquenter d’autres enfants dans les milieux scolaires, au secondaire, à l’université. La sensibilisation est la première méthode pour mettre à l’abri notre progéniture de ces maladies. Pas seulement les enfants, mais aussi les adultes. Nous voyons des jeunes gens en crise d’adolescence qui veulent exprimer leur liberté et se dégagent des lois que leurs parents tentent de faire respecter. Que faire ? Que cette sensibilisation commence à la maison, se prolonge à l’école, et continue dans les milieux professionnels et ouvriers. Les pouvoirs publics devraient aussi aider : qu’on n’attende pas seulement la répression, qu’on commence par la sensibilisation. En zone rurale, comment accompagner les paysans à comprendre que cultiver du chanvre expose la société ? Il faudrait commencer par là. La sensibilisation n’a pas attendu ce que fait l’hôpital ni ce que font les pouvoirs publics. Elle commence dans les milieux ruraux, commence par la famille, commence par la société. Elle devrait se prolonger dans tous les milieux. Aujourd’hui, nous en sommes à chercher de l’argent, parfois par des moyens illicites, en important des psychotropes, du chanvre indien, parce qu’on veut se faire de l’argent. Essayons de comprendre que, même dans la recherche de l’argent, nous devons mettre l’être humain au centre. Si l’on cherche l’argent pour l’argent, on l’obtiendra par de mauvaises voies, et c’est la société qui en pâtit.

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Elvis Serge NSAA DJOUFFO TALLA est un journaliste camerounais spécialisé en santé et enquêtes de terrain, actuellement rédacteur en chef adjoint au groupe Echos-Santé. Lauréat de plusieurs prix nationaux pour ses reportages sur la tuberculose et le VIH, il allie rigueur factuelle et engagement pour les droits humains, notamment à travers des enquêtes sur l’accaparement des terres, la mortalité minière ou l’accès aux soins. Sa démarche s’appuie sur une expertise vérifiée, renforcée par une formation en vérification des faits et un engagement continu pour un journalisme porteur de changement social.

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