Au cœur des négociations internationales sur le futur traité mondial contre les pandémies, une question concentre toutes les tensions : à quelles conditions les pays africains sont-ils prêts à partager leurs agents pathogènes avec la communauté scientifique internationale ? La réponse qu’ils apportent aujourd’hui pourrait redéfinir les fondements mêmes de la coopération sanitaire mondiale.
L’épidémie de maladie à virus Ebola de type Bundibugyo, qui frappe actuellement la République démocratique du Congo et l’Ouganda, cristallise une réalité que les gouvernements africains répètent depuis des années sans être véritablement entendus : le continent partage ses virus, mais ne reçoit pas les vaccins en retour. Il n’existe toujours aucun vaccin homologué contre cette souche spécifique du virus Ebola.
Une équation politique autant que scientifique
La question du partage des pathogènes n’est pas nouvelle. Depuis l’entrée en vigueur du Règlement sanitaire international en 2005, les États sont tenus de notifier rapidement à l’OMS tout événement susceptible de constituer une urgence de santé publique internationale et, dans la pratique, de fournir des échantillons biologiques aux laboratoires de référence mondiaux pour permettre le développement de contre-mesures médicales.
Ce système a fonctionné pour certains. Lors de la pandémie de Covid-19, les séquences génomiques du SARS-CoV-2, partagées par la Chine dès janvier 2020, ont permis le développement des premiers vaccins en moins d’un an. Mais l’accès à ces vaccins, lui, n’a pas suivi la même logique universelle. Les pays riches ont accaparé les doses disponibles. Les pays africains ont attendu parfois jusqu’à ce que les variants qu’ils avaient contribué à identifier, comme Omicron, aient déjà balayé le monde.
« La Covid-19 a été un moment de prise de conscience extrêmement importante des inégalités mondiales et de l’injustice dans l’accès aux produits de santé », a rappelé Stéphanie Tchiombiano, spécialiste de la gouvernance mondiale de la santé à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne, lors d’un webinaire organisé par le REMAPSEN le 4 juin 2026. Le président Abba Fawzah avait alors utilisé l’expression d’« apartheid vaccinal » , une formule qui a traversé les enceintes diplomatiques avec la force d’un constat que personne ne pouvait honnêtement contester.
L’annexe PAPS : un bras de fer au sommet
C’est sur ce fond de défiance légitime que s’est engagée la négociation du traité sur les pandémies et notamment de son annexe la plus disputée, dite PAPS (Pathogen Access and Benefit-Sharing). Son principe est simple dans son énoncé, complexe dans sa mise en œuvre : les pays qui partagent leurs pathogènes doivent recevoir une part équitable des bénéfices qui en découlent : qu’il s’agisse de vaccins, de traitements ou de tests de diagnostic.
Plusieurs États africains ont adopté une position ferme dans ces négociations : pas de partage sans garantie d’accès. Une posture qui n’est pas un repli nationaliste mais une revendication d’équité fondée sur l’expérience. « Les pays africains refusent de partager les pathogènes de nouvelles maladies infectieuses émergentes s’ils n’ont pas l’assurance qu’ils auront accès aux produits de santé élaborés sur la base des données sanitaires et des pathogènes partagés », résume Stéphanie Tchiombiano.
Ce bras de fer n’est pas qu’une question de principe. Il engage des intérêts économiques considérables : le marché mondial des vaccins représente plusieurs dizaines de milliards de dollars. Qui détient les échantillons biologiques contrôle, en partie, qui développe les contre-mesures et à quelles conditions.

Les accords bilatéraux américains : une nouvelle forme d’extraction ?
Le retrait des États-Unis de l’OMS en janvier 2026, et la publication de l’« America First Global Health Strategy » en septembre 2025, ont ajouté une couche de complexité supplémentaire. Les 32 accords bilatéraux que Washington a conclus en quelques mois avec des pays partenaires incluent, selon les informations disponibles, des clauses d’accès privilégié aux données sanitaires et aux nouveaux pathogènes susceptibles de générer de futures épidémies ou pandémies.
La logique est explicite : en quittant le système multilatéral onusien, les États-Unis s’assurent qu’ils conserveront un accès direct à l’information épidémiologique mondiale, sans passer par l’OMS. Trois pays ont refusé de signer ces accords : le Zimbabwe, la Zambie et le Ghana, estimant que les rapports de force qu’ils instituent sont fondamentalement déséquilibrés.
Pour les spécialistes de la gouvernance sanitaire, cette dynamique soulève une question de fond : les données de santé et les agents pathogènes africains sont-ils en train de devenir une nouvelle ressource stratégique, soumise aux mêmes logiques d’extraction que les minerais ou les hydrocarbures ? La question mérite d’être posée et les réponses apportées dans les enceintes de négociation internationale auront des conséquences durables.
Le CDC Africa comme contre-pouvoir
Face à cette recomposition, le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC Africa), basé à Addis-Abeba, cherche à s’imposer comme un acteur incontournable. L’organisation s’est positionnée comme possible intermédiaire entre les États africains et Washington dans la négociation des nouveaux accords bilatéraux, proposant un appui technique aux pays qui souhaitent mieux défendre leurs intérêts.
Plus largement, l’Union africaine a rejoint le G20 comme membre permanent en septembre 2023, une avancée symbolique et pratique qui ouvre des espaces de négociation jusqu’ici inaccessibles. Des coalitions se forment progressivement dans les conseils d’administration des grandes agences multilatérales pour que les pays africains parlent d’une seule voix sur les enjeux d’accès aux produits de santé.
« Il y a clairement des dynamiques qui sont en cours et qui sont très intéressantes », reconnaît Stéphanie Tchiombiano. Mais elle tempère aussitôt : la multiplication des enceintes de négociation G7, G20, Assemblée mondiale de la santé, forums thématiques, exige des délégations expertes, coordonnées, dotées de ressources. Des capacités que la plupart des États africains ne possèdent pas encore à la hauteur des enjeux.

Produire localement : la seule sortie durable
Au-delà des négociations diplomatiques, Ida Rose Ndione, directrice régionale des programmes d’Amref Health Africa pour l’Afrique de l’Ouest, pointe la seule issue structurelle au problème : développer une capacité de production pharmaceutique locale.
L’Afrique ne fabrique aujourd’hui que 3 % des vaccins qu’elle administre à ses populations. Cette dépendance n’est pas une fatalité : elle est le résultat de décennies de sous-investissement et de politiques commerciales qui ont découragé l’émergence d’une industrie pharmaceutique continentale compétitive. Des initiatives existent, notamment portées par l’Union africaine, mais leur déploiement reste lent au regard de l’urgence.
« La santé est aujourd’hui un levier de développement, un levier stratégique et de souveraineté », insiste Ida Rose Ndione. Tant que l’Afrique ne produira pas ce qu’elle consomme, chaque épidémie, chaque Ebola, chaque variante, chaque pathogène inconnu, posera la même question douloureuse : qui décidera qui sera vacciné en premier ?
Ce que l’épidémie de Bundibugyo dit
L’épidémie actuelle de maladie à virus Ebola Bundibugyo en RDC et en Ouganda n’est pas seulement une urgence de santé publique. Elle est un révélateur. Elle montre ce qui arrive lorsque le système mondial de partage des pathogènes fonctionne sans réciprocité garantie : des agents pathogènes identifiés, séquencés, partagés et des populations qui meurent sans vaccin, parce que personne n’avait jugé rentable d’en développer un pour elles.
Le traité sur les pandémies, s’il aboutit, devra répondre à cette réalité. L’annexe PAPS n’est pas un détail technique. C’est le cœur du problème et peut-être, si les négociations aboutissent à un accord équitable, le début d’une réponse.



































































































































































































































































