Sans douleur, sans signe avant-coureur, le glaucome ronge lentement le nerf optique jusqu’à la cécité irréversible.
Première cause de non-voyance définitive au Cameroun, cette maladie ophtalmologique frappe de plus en plus tôt – 21 % des patients ont moins de 40 ans – et trop souvent dans l’ombre : 52 % des cas ne sont diagnostiqués qu’à un stade avancé, quand les dégâts sont déjà irréparables.
À l’occasion de la Semaine mondiale de lutte contre le glaucome, du 23 au 27 mars, l’Hôpital général de Douala ouvre ses portes pour une campagne de dépistage gratuit.
Ils arrivent en consultation le sourire aux lèvres, rassurés. « Docteur, je vois parfaitement bien, c’est juste pour un contrôle de routine. » Quelques minutes plus tard, le diagnostic tombe, implacable : glaucome primitif à angle ouvert, déjà à un stade avancé. Pour le Dr Nomo Carine, ophtalmologiste à l’Hôpital Général de Douala, ce scénario se répète des dizaines de fois par semaine. Du 23 au 27 mars, son service ouvre grand ses portes pour une campagne de dépistage gratuit à l’occasion de la Semaine mondiale de lutte contre le glaucome. Une course contre la montre face à ce que les spécialistes appellent le « voleur silencieux de la vue ».
Ils sont 5 % de la population camerounaise à marcher avec un assassin dans les yeux. Un assassin silencieux, indolore, qui ronge lentement le nerf optique sans aucun signe avant-coureur. Au Cameroun, le glaucome est la première cause de cécité irréversible. Pire : selon une étude récente menée à l’Hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique de Yaoundé (HGOPY) par le Dr Chantal Nanfack Ngoune et son équipe, plus de la moitié des patients – 52 % exactement – ne découvrent leur maladie qu’au stade de déficits modérés à sévères. Autrement dit, quand il est déjà trop tard pour récupérer ce qui a été perdu.
« Le glaucome est une maladie chronique, progressive et dégénérative du nerf optique », explique le Dr Nomo Carine, ophtalmologiste à l’Hôpital Général de Douala. « Une pression excessive s’accumule à l’intérieur de l’œil en raison d’une mauvaise évacuation du liquide intraoculaire. Cette élévation de pression entraîne une détérioration progressive de la tête du nerf optique, endommageant ainsi les fibres nerveuses de la rétine. » Un processus inexorable qui, sans traitement, mène à la cécité.
Le poids des chiffres : 5 % d’une nation les yeux menacés
Derrière les statistiques, il y a des visages. L’étude du HGOPY, qui a analysé 246 yeux de 123 patients sur une période de dix ans (2014-2024), dresse un tableau préoccupant. L’âge moyen au diagnostic est de 51 ans. Mais ce qui alarme le plus les spécialistes, c’est que 21 % des patients ont moins de 40 ans. Le glaucome n’épargne plus les jeunes adultes.
La pression intraoculaire moyenne au moment du diagnostic est de 20,4 mmHg, bien au-dessus des normes. Et le rapport cup/disc (C/D) vertical, qui mesure l’excavation de la tête du nerf optique, atteint en moyenne 0,67. « Un rapport C/D élevé est un indicateur de dommages significatifs ». « Chez plus des deux tiers de nos patients, il dépasse 0,5, ce qui confirme que la maladie est déjà installée depuis longtemps quand ils arrivent. »
Les facteurs de risque : Hommes et hypertendus en première ligne
L’étude Yaoundéenne apporte un éclairage nouveau sur les populations les plus à risque. L’analyse multivariée révèle que le sexe masculin multiplie par 3 le risque de déficits sévères au moment du diagnostic. L’hypertension artérielle, elle, le multiplie par 2,95. « L’HTA peut entraîner une microangiopathie, réduisant le flux sanguin vers le nerf optique et exacerbant les dommages glaucomateux », précise l’étude. Autre donnée frappante : 56 % des patients ont un antécédent familial de glaucome. Un chiffre qui rappelle l’importance cruciale du dépistage chez les proches de personnes atteintes. « Si un cas de glaucome est détecté dans une famille, il est fondamental que les autres membres aillent se faire dépister car leur risque de développer également la maladie est de 20 à 25 % », insistent les spécialistes, reprenant des constats faits par leurs confrères européens mais parfaitement applicables au contexte camerounais.
Le paradoxe camerounais : Bien voir… pour mieux perdre la vue
Le grand piège du glaucome, c’est qu’il préserve longtemps l’acuité visuelle centrale. Dans l’étude du HGOPY, 63,8 % des yeux conservaient une acuité visuelle d’au moins 7/10e au moment du diagnostic. « Les patients nous disent : Mais docteur, je vois parfaitement bien, pourquoi me parlez-vous de glaucome ? » « C’est ce paradoxe qui rend la maladie si dangereuse. Ils voient net, mais leur champ visuel se rétrécit lentement, comme s’ils regardaient dans un tuyau. Et quand ils s’en rendent compte, les dégâts sont irréversibles. » Cette particularité explique pourquoi le Cameroun, comme beaucoup de pays africains, connaît un taux de diagnostic tardif si élevé. Les patients ne consultent que lorsqu’ils perçoivent une gêne, c’est-à-dire à un stade où la maladie a déjà détruit une partie significative du nerf optique.
La semaine mondiale : Dépister pour sauver ce qui peut l’être
Face à ce constat alarmant, l’Hôpital Général de Douala a décidé de passer à l’action. Du 23 au 27 mars, le service d’ophtalmologie ouvre ses portes au public pour une campagne de dépistage gratuit. Au programme : mesure de la pression intraoculaire, examen du fond d’œil, et séances d’information animées par des spécialistes. « Le dépistage est le seul moyen de lutter contre le glaucome », martèle le Dr Fopoussi. « La maladie ne se guérit pas, mais on peut la stabiliser. Avec des collyres quotidiens, parfois un laser ou une chirurgie, on peut ralentir, voire stopper la progression. Mais pour cela, il faut diagnostiquer tôt. »
Les chiffres mondiaux donnent la mesure de l’enjeu : 80 millions de personnes sont atteintes de glaucome dans le monde, et c’est la deuxième cause de cécité après la cataracte. Mais contrairement à la cataracte, la perte de vision due au glaucome est irréversible. Au Cameroun, avec une prévalence de 5 %, ce sont potentiellement près d’un million de personnes qui sont concernées, dont une grande majorité l’ignore.
La forme aiguë : Une urgence ophtalmologique
Si le glaucome chronique est silencieux, sa forme aiguë à angle fermé est une tempête soudaine. « Dans ces cas, les symptômes surviennent brutalement : douleurs intenses, sensibilité à la lumière, baisse brutale de l’acuité visuelle, parfois nausées et vomissements », décrit l’ophtalmologiste. « C’est une urgence médicale absolue. La perte de la vue peut intervenir en 2 à 3 heures. » Une situation heureusement plus rare, mais qui nécessite une prise en charge immédiate. « À partir de 35 ans, faites contrôler vos yeux régulièrement. Si vous avez des antécédents familiaux de glaucome, si vous êtes hypertendu, si vous êtes diabétique, si vous êtes myope, vous êtes à risque. Ne laissez pas le silence vous voler la vue. » Les portes de l’Hôpital Général de Douala sont grandes ouvertes cette semaine. Une invitation à regarder la réalité en face. Parce qu’au royaume des aveugles, les voyants ne sont pas rois. Ils sont juste ceux qui ont eu la chance d’être dépistés à temps.












































































































































































































































































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