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DOSSIER DE LA REDACTION

 « Pour éliminer l’onchocercose, nous devons transformer les obstacles en solutions »

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Chef de file de la recherche camerounaise sur les maladies tropicales négligées, le professeur Joseph KAMGNO revient sur son parcours, des chocs cliniques de Bafia aux innovations mondiales comme la stratégie « Test and Not Treat » et le développement d’un nouveau médicament contre l’onchocercose, la moxidectine. Dans cet entretien, il détaille les avancées contre l’onchocercose, plaide pour un financement national pérenne et explique comment il prépare, à travers l’Institut supérieur de recherche scientifique et médicale (ISM), la relève scientifique du continent.

Est-ce que brièvement vous pouvez nous dire qui est le professeur Joseph KAMGNO ?

Je suis Joseph KAMGNO. Je suis professeur titulaire et chef de département de santé publique, ancien vice-doyen en charge de la recherche et de la coopération à la faculté de médecine et des sciences biomédicales de l’université de Yaoundé I. Je suis également le Chief Executive Officer (CEO) de l’Institut supérieur de recherche scientifique et médicale (ISM), cette institution que nous avons mise en place il y a aujourd’hui 21 ans.

Votre parcours, de la faculté de Médecine de Yaoundé aux plus hautes distinctions internationales, est exemplaire. Quel moment ou quelle rencontre a été déterminant dans votre engagement contre les MTN ?

Le premier événement qui m’a un peu poussé vers les maladies tropicales négligées a été ma thèse de médecine au CUSS, qui portait sur la prévalence et les causes de cécité dans la zone forestière de la région du Centre. J’ai fait cette thèse à l’Organisation de coordination pour la lutte contre les endémies en Afrique centrale (OCEAC) et, pendant cette thèse, j’ai mesuré l’acuité visuelle pour déterminer les prévalences de la cécité et je devais rechercher les causes de cécité. Je palpais les nodules d’onchocercose pour regarder parmi ceux qui avaient une baisse de vision ou ceux qui étaient aveugles, pour voir la part de l’onchocercose dans les causes de cécité dans les zones forestières.

Vous avez souvent dit qu’il fallait ‘transformer un obstacle clinique en opportunité scientifique’. Comment cette philosophie guide-t-elle encore votre approche de la recherche ?

 Alors, transformer les difficultés en opportunités, je dois dire que mes premiers pas dans la recherche se sont passés à Ngat par Mbalmayo, dans le sud, où je travaillais sur la loase, et à Bafia, où nous avons travaillé sur l’onchocercose. À Bafia, ce qui m’a frappé, c’étaient les conséquences de l’onchocercose, où j’ai vu sur des patients que j’ai examinés des grappes de nodules onchocerquiens sur tout le corps. J’ai vu la peau des jeunes hommes et des jeunes femmes complètement détruites par l’onchocercose. J’ai vu beaucoup d’aveugles, beaucoup d’épileptiques dans les familles des communautés de Bafia, et je dois dire que ça, vraiment, ça m’a tellement marqué que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose pour cette maladie. Et donc, depuis 1994, dans ces communautés de Bafia, je continue à travailler sur l’onchocercose jusqu’à aujourd’hui, pour essayer de résoudre ce grave problème de santé publique.

La stratégie ‘Test and Not Treat’, née de vos travaux, est considérée comme révolutionnaire. Pouvez-vous nous expliquer, de manière simple, en quoi elle a changé la donne dans la lutte contre l’onchocercose en zones co-endémiques avec la loase ?

Alors, dans les zones co-endémiques onchocercose et loase, on a décrit, après les traitements, des cas, des effets indésirables graves, des patients qui ont pris le Mectizan® (ivermectine), qui sont tombés dans le coma, et quelques rares personnes sont décédées après la prise de ce médicament. Donc, il fallait comprendre pourquoi ce problème arrivait, et grâce aux travaux de recherche, nous nous sommes rendu compte que c’était dû à l’infection par une autre filariose qui s’appelle la loase. Et il fallait donc trouver des solutions pour que ces effets indésirables n’arrivent plus. Et nous avons essayé plusieurs stratégies pour essayer de prévenir ces effets indésirables. La stratégie “Test and Not Treat” est la stratégie qui a le plus marché, qui consiste à tester tout le monde dans le village où il y a la loase, pour déterminer ceux qui ont beaucoup de filaires dans le sang, et les exclure du traitement ordinaire pour traiter le reste de la population sans risque d’effets indésirables. Cette stratégie a été appliquée à Okola, en testant tout le monde, à Soa également, et pendant tous ces traitements, il n’y a pas eu d’effet indésirable, et donc c’est une stratégie qui marche. Et comme on ne pouvait pas soigner sereinement l’onchocercose dans les zones de co-endémie onchocercose et loase, cette stratégie aujourd’hui permet de traiter sans risque d’effets indésirables, et nous pouvons envisager l’élimination de l’onchocercose au Cameroun, dans les zones co-endémiques onchocercose-loase, et également dans les autres pays africains où ces deux maladies sont co-endémiques.

Le LoaScope, outil central de cette stratégie, est un exemple de technologie adaptée aux réalités de terrain. Comment assure-t-on son accessibilité et sa maintenance dans des régions reculées ?

Le LoaScope a été développé avec une assistance financière de la fondation Bill et Melinda Gates. C’est la Fondation Gates qui a financé la mise au point de cet outil diagnostique, qui permet en trois minutes de faire le diagnostic quantitatif de la loase. Passée l’étape du développement, maintenant c’est la phase de production, et la production nécessite également un investissement relativement conséquent. Nous sommes toujours en discussion avec la fondation Gates, et avec d’autres bailleurs pour voir dans quelle mesure cet outil qui marche, qui est maintenant bien au point, peut être produit en quantité pour permettre au Cameroun et à d’autres pays d’utiliser cet outil et de pouvoir traiter l’onchocercose dans les zones de co-endémie onchocercose et loase. La dernière réunion s’est passée à Toronto, et nous sommes toujours en discussion pour voir dans quelle mesure cet outil peut être produit à grande échelle.

Face aux risques de résistance aux traitements ou aux défis logistiques, comment envisagez-vous l’évolution de cette stratégie dans les 10 prochaines années ?

Pour l’instant, la lutte contre l’onchocercose de façon générale ne souffre pas de la résistance aux médicaments. L’ivermectine qui est utilisée pour le traitement de l’onchocercose continue à marcher. Si nous avons des difficultés dans la lutte contre l’onchocercose, c’est plus parce que les populations ne prennent pas suffisamment ce médicament. C’est ceux qui ne prennent pas le médicament qui continuent à héberger les vers (filaires) dans leur corps, et les simulies qui viennent les piquer vont prélever ces microfilaires pour aller contaminer les autres populations dans les communautés. Si tout le monde dans le village prend le médicament, ils vont détruire les filaires dans leur peau, et il n’y aura plus de transmission, et nous pourrons ainsi éliminer l’onchocercose. Donc, il n’y a pas de résistance, c’est aux populations d’adhérer au traitement, de prendre le médicament pour que nous puissions éliminer la maladie. Il faut également que la lutte contre l’onchocercose soit soutenue financièrement pour que le médicament arrive aux populations. Nous voudrions ici remercier le programme de donation Mectizan qui met à la disposition des pays endémiques gratuitement le médicament pour le traitement de l’onchocercose. Deuxièmement, je dois dire qu’ici, à l’Institut supérieur de recherche scientifique et médicale, nous sommes en train de développer de nouvelles stratégies de lutte contre l’onchocercose qui vont se combiner avec la stratégie existante, le traitement à l’ivermectine sous directives communautaires, pour accélérer le processus d’élimination de l’onchocercose. Il s’agit de l’innovation dans la lutte contre l’onchocercose. Dans cette innovation, nous avons développé le “Slash and Clear”. Le “Slash and Clear” consiste à détruire les supports de ponte des simulies dans les grands cours d’eau. Vous voyez la Sanaga qui coule de l’Adamaoua jusqu’à Edéa, le Mbam, le Noun, le Nkam, la Bénoué, la Manyu, le Mungo, tous ces grands cours d’eau du Cameroun. C’est sur ces cours d’eau que se développent les simulies, sur des supports de ponte, c’est-à-dire des végétaux flottants sur l’eau ou les rochers. Les simulies, quand elles veulent pondre, elles le font sur les supports de ponte de ces grands cours d’eau. Et ces œufs vont se transformer en larves et ensuite en simulies adultes qui vont sortir de l’eau pour aller piquer les populations dans les communautés. Donc la stratégie “Slash and Clear” que nous avons mise au point au Cameroun consiste à détruire avec la machette les végétaux flottants, les supports de ponte le long des grands cours d’eau, c’est en quelque sorte le nettoyage de ces grands cours d’eau pour éviter le développement des simulies. Et nous ne voudrons pas nous arrêter au stade de la machette. Si les collectivités territoriales décentralisées, si le gouvernement du Cameroun nous donne les moyens pour acheter des outils de navigation, nous pourrons assainir la plupart de ces grands cours d’eau du Cameroun et soulager les populations le long de ces cours d’eau.

Avec la machette et les populations formées dans les villages (pêcheurs, artisans de sable), nous avons diminué la densité de simulies de 35% sur le Mbam, parce que c’est un très grand cours d’eau. Sur un cours d’eau moins important dans le village de Pout-Kellé dans le Nyong et Kellé, nous avons une diminution de 84% de simulies, donc nous avons pratiquement fait disparaître les simulies sur des petits cours d’eau. Si nous pouvons avoir l’aide des collectivités territoriales décentralisées ou de l’État, nous pourrions disposer des outils de navigation et former des gens qui vont aller avec ces outils sur les cours d’eau, détruire les supports de ponte pour vraiment avoir un effet sur les simulies. Il faut dire aussi que cette activité aura un très gros impact.

 En effet, les simulies entrainent une très grosse nuisance. Non seulement elles transmettent l’onchocercose, mais dans les plantations des grandes vallées fertiles, le long de ces cours d’eau, les populations ne peuvent pas produire, parce que la nuisance est grave. Il faut aller soi-même dans ces vallées pour se rendre compte : lorsqu’on y arrive, on a le corps noir de simulies et les piqûres causent de graves démangeaisons.  Ces simulies impactent négativement la production agricole. C’est une nuisance qui est énorme. De la même façon, dans ces vallées des grands cours d’eau du Cameroun, on a des zones touristiques, de très belles zones où les touristes ne peuvent pas aller à cause de cette grosse nuisance simulidienne. Donc, c’est un problème socio-économique, c’est un problème de maladie, et grâce aux outils que nous développons, on peut véritablement avoir un impact sur cette nuisance et la transmission de l’onchocercose.

La deuxième innovation, c’est le développement de nouveaux médicaments pour la lutte contre l’onchocercose. Je dois parler ici du projet EMINENCE. C’est un très gros projet financé par l’Union européenne pour le développement d’un nouveau médicament contre l’onchocercose. Ce nouveau médicament, c’est la moxidectine. La moxidectine, c’est un médicament beaucoup plus efficace contre l’onchocercose et que nous allons introduire pour la lutte contre l’onchocercose en cette année 2026. Ce médicament est très efficace. C’est un médicament que nous allons utiliser dans la région de Bafia pour traiter les populations une fois ou deux fois par an pour voir si, avec ce médicament, nous pouvons très rapidement éliminer l’onchocercose dans ce foyer très endémique de Bafia.

Le médicament sera gratuit pour les populations grâce au financement Global Health EDCTP3 de l’Union européenne. C’est un médicament qui, pour l’instant, est relativement cher, et nous avons bénéficié d’un financement d’environ 3 millions d’euros (2 milliards de francs CFA) pour ce projet.

Vous avez fondé et dirigez l’Institut supérieur de recherche scientifique et médicale. Quelle est aujourd’hui sa mission principale et comment prépare-t-il la relève scientifique camerounaise et africaine ?

La mission de l’Institut supérieur de recherche scientifique et médicale, c’est de développer de nouvelles stratégies de lutte contre la maladie de façon générale. Je vous ai fait état de la lutte contre le vecteur, cette stratégie que nous avons mise en place. Je viens de vous parler de ce nouveau médicament que nous mettons en place pour lutter contre l’onchocercose, très efficace. Donc ça, c’est ce que nous faisons pour la lutte contre la maladie au Cameroun. Je dois également dire que jusqu’à il y a quelques années, nous ne travaillions que sur les maladies tropicales négligées, mais nous avons étendu le champ des activités de l’ISM aujourd’hui pour travailler sur le VIH, sur le paludisme, et les maladies infectieuses de façon générale. Certaines de nos activités portent sur la résistance aux antibiotiques et même les maladies non transmissibles. Nous allons, au courant de cette année 2026, démarrer un nouveau projet sur les accidents vasculaires cérébraux (AVC).

La relève scientifique : nous avons ici une quarantaine de jeunes chercheurs qui sont formés, qui continuent à être formés, et qui travaillent sur des projets en cours dans les différents départements, et nous en avons 8. Nous avons également des étudiants en master, nous avons des étudiants en thèse (PhD), des étudiants en thèse de médecine, de pharmacie. Nous avons ouvert le recrutement de nouveaux postes de doctorants (PhD) et de masters qui vont nous rejoindre dans le cadre de ces nouveaux projets que nous mettons en place, et dans le cadre de ces projets, ils vont être formés à la recherche, et c’est la relève scientifique que nous voulons pour notre pays. L’État vient de rouvrir le recrutement des doctorants (PhD), le nombre jusqu’à présent n’est pas suffisant parce que nous avons des bourses pour des étudiants en thèse et beaucoup d’autres laboratoires en ont également. Nous sollicitons auprès de l’État que, pour les années qui viennent, il y ait davantage de recrutement d’étudiants en thèse pour que nous puissions constituer véritablement l’ossature de la recherche du Cameroun pour les années qui viennent.

Vous supervisez la construction d’un centre d’essais cliniques de phases précoces. En quoi est-ce un enjeu stratégique pour l’autonomie de la recherche en Afrique ?

J’ai travaillé avec plusieurs laboratoires à l’extérieur du Cameroun, sur pratiquement tous les continents, aux États-Unis, en Europe et en Asie, et j’ai visité des centres d’essai clinique de phase 1. Et dans notre contexte, il n’existe pratiquement pas de centre d’essai clinique de phase 1. Les essais cliniques de phase 1, c’est les phases vraiment précoces de développement de médicaments. Et je dois dire que pour certains médicaments qui sont utilisés seulement en Afrique, ces phases précoces sont réalisées sur les autres continents, alors que ce sont les populations africaines qui vont, à la fin, utiliser ce médicament. Et je me suis dit que si on étudie, par exemple, la pharmacocinétique, pour le grand public, c’est quand on avale le médicament, comment est-ce que ça va se diffuser dans le corps, pour aller dans les organes, sur les cibles thérapeutiques, détruire soit le parasite ou soigner la maladie pour laquelle on voudrait administrer ce médicament.

 Lorsqu’on le fait en Europe, les habitudes alimentaires, les habitudes de façon générale, les activités ne sont pas les mêmes, donc les données qu’on va avoir en Europe, en Asie ou en Amérique ne sont pas les mêmes que celles qu’on pourrait obtenir en Afrique. C’est pour ça que nous nous sommes décidés à mettre en place ce centre d’essai clinique au Cameroun, pour étudier le médicament chez nos populations, ou plutôt, pour mieux comprendre la façon dont le médicament va se comporter, pour que demain, nous puissions déterminer les bonnes doses et déterminer les modalités thérapeutiques les plus efficaces pour nos populations.

Vous êtes un modèle pour de nombreux jeunes chercheurs. Quel conseil leur donneriez-vous pour concilier excellence scientifique et impact concret sur les populations ?

Comme scientifique, je dois dire qu’au Cameroun, il y a beaucoup de très grands scientifiques, qui continuent à développer la science de notre pays. J’en fais partie. Je dois dire aux jeunes de cultiver la patience, de cultiver la passion. Je pense que la passion m’a beaucoup aidé pour véritablement rester sur ce domaine de la recherche, qui n’est pas un domaine facile, qui est un domaine difficile, parce que l’environnement de la recherche de notre pays n’est pas le même que dans d’autres pays. Je parlais tout à l’heure des Amériques, de l’Europe et de l’Asie. Dans la plupart de ces pays, la recherche est véritablement financée. Alors que chez nous, nous devons aller à l’international auprès des bailleurs de fonds internationaux pour trouver de l’argent pour pouvoir faire de la bonne recherche, ce qui n’est pas du tout une évidence.

 Donc, on ne peut pas s’engager dans la recherche en espérant gagner très vite de l’argent. Ce n’est pas dans la recherche qu’on va gagner beaucoup d’argent. Il faut avoir la passion véritablement dans ce secteur, avoir la volonté de résoudre des problèmes. Et c’est ça qui va permettre d’avoir de l’intuition et de réfléchir tout le temps, de dormir en réfléchissant sur les solutions. Et grâce à ça, on peut arriver à des résultats intéressants. Il faut être patient. Et lorsqu’on a bien travaillé, je pense que les résultats viennent. Lorsqu’on s’engage véritablement à apporter des solutions et lorsqu’on a la volonté, lorsqu’on est persévérant, et qu’on accepte de travailler dur, on va arriver à des résultats.

Le Cameroun célèbre officiellement la Journée mondiale des MTN et dispose d’un plan directeur national. Selon vous, quelles sont les forces et les faiblesses de la réponse nationale actuelle ?

En ce qui concerne la réponse nationale actuelle, il y a beaucoup d’efforts qui sont faits par les programmes du ministère de la Santé publique pour développer les stratégies et les plans de lutte contre les maladies tropicales négligées. Ces dernières années, avec l’interruption des fonds des bailleurs internationaux comme l’USAID, ceci appelle à davantage de réflexion pour voir comment est-ce que la lutte contre les maladies tropicales négligées dans notre pays devrait pouvoir continuer. Il y a des atouts parce que les résultats de la recherche sont utilisés. Il y a un effort d’utilisation des résultats de la recherche. Mais la grosse difficulté, c’est le financement. Cependant je dirai que ce problème de financement n’est pas insurmontable. Les sommes nécessaires sont relativement importantes. Mais je pense que l’État doit davantage être sensibilisé à l’impact de ces maladies tropicales négligées, à l’impact que cela peut avoir sur le secteur économique rural surtout.

La plupart de ces maladies sévissent en zone rurale où il n’y a pas beaucoup de médias, où on n’est pas véritablement informé, où on ne voit pas ces malades. Les équipes qui circulent dans les villages comprennent l’impact de ces maladies et l’investissement qu’on peut faire sur ces maladies tropicales négligées est très bénéfique pour l’économie. Vous imaginez une personne aveugle du fait de l’onchocercose, une personne épileptique du fait de l’onchocercose. Et d’autres maladies tropicales négligées, le pian qui entraîne des déformations, la filariose lymphatique qui entraîne des hydrocèles et des éléphantiases. Imaginez une vie qui est gâchée par ces maladies tropicales négligées, alors que l’investissement qu’il faut faire pour la lutte contre ces maladies n’est pas astronomique ; avec des stratégies bien pensées, bien réfléchies, des investissements très modestes peuvent permettre de lutter contre ces maladies. Donc je voudrais appeler à la sensibilisation de tous les acteurs pour que nous puissions véritablement lutter contre ces maladies, y compris le secteur privé.

Faites-nous une présentation de ces maladies tropicales négligées qu’on trouve au Cameroun, avec le taux de prévalence ?

Les maladies tropicales les plus fréquentes au Cameroun, c’est l’onchocercose (cécité des rivières), la filariose lymphatique (éléphantiasis), la schistosomiase, les géohelminthiases ou vers intestinaux, le trachome, l’ulcère de Buruli. Je vais commencer par l’onchocercose. L’onchocercose, ça concerne à peu près la moitié de la population du Cameroun qui vit dans les zones d’endémie. À ce jour, on a entre 17 et 20 millions de personnes qui vivent dans les zones d’endémie et qui doivent être traitées chaque année. Les helminthiases intestinales : les prévalences sont en baisse, mais on doit être autour de 8-10 millions de personnes qui sont toujours infectées par cette maladie.

La schistosomiase concerne environ deux millions de personnes. L’ulcère de Buruli, il y a toujours des cas, environ 500 cas annuellement pour un total cumulé d’un peu moins de 4000 cas. Les districts de santé d’Ayos, d’Akonolinga, de Bankim sont des foyers de l’ulcère de Buruli qui continuent à sévir. Le piano, ça a également assez bien diminué, mais il y a des foyers qui restent même si les prévalences ne sont pas élevées. Il y a des efforts de lutte. Les autres maladies tropicales négligées, la gale à sarcoptes, en font partie ; elle continue à sévir dans certaines zones. Les prévalences ne sont pas très élevées, mais c’est une maladie qui continue à circuler.

La collaboration avec des partenaires comme l’USAID est cruciale. Comment garantir que ces partenariats renforcent durablement les capacités locales plutôt que de créer une dépendance ?

Je l’ai dit tout à l’heure : avec l’arrêt des financements internationaux, je crois que l’État doit réfléchir sur les stratégies de financement des maladies tropicales négligées. L’USAID a arrêté sa coopération avec tous les financements qui vont avec. Je pense que c’est un gros coup, mais comme je disais, le financement n’est pas insurmontable. L’État peut s’organiser pour financer la lutte contre ces maladies tropicales négligées compte tenu de l’intérêt, compte tenu du gain économique qu’on peut avoir en luttant contre ces maladies tropicales négligées. Donc l’Assemblée nationale doit être sensibilisée, l’État doit être sensibilisé de façon générale pour que nous puissions, grâce à la ressource nationale, à la recherche nationale et aux acteurs nationaux, développer des stratégies et engager véritablement la lutte contre ces maladies tropicales négligées.

Au-delà des traitements, vous plaidez pour une approche intégrant l’eau, l’assainissement et l’hygiène (WASH). Comment traduire cette vision en actions concrètes et coordonnées entre les ministères ?

Pour ce qui est de la coordination interministérielle, je pense qu’il y a déjà des structures, des organes de concertation entre les ministères pour la lutte contre les maladies tropicales négligées. Cette concertation est encouragée pour que chacun dans son secteur puisse apporter ce qui permettrait de lutter contre ces maladies tropicales négligées. C’est une lutte qui doit être intégrée. Les acteurs développent des stratégies. Il faut des financements. La lutte n’incombe pas seulement au ministère de la Santé qui peut le faire. Il y a des stratégies dans les écoles. Le ministère de l’Éducation de base et le ministère des Enseignements secondaires sont également impliqués pour pouvoir développer les stratégies qui peuvent se faire dans les écoles, les collèges et les lycées. Tous les secteurs d’assainissement, naturellement, peuvent contribuer. C’est une lutte qui doit être intégrée et chacun devrait apporter du sien pour que chacun joue sa partition pour l’élimination des maladies tropicales négligées.

En 2024, vous avez été fait Chevalier de l’Ordre national du Mérite par la France. Comment voyez-vous l’avenir de la coopération scientifique franco-camerounaise dans la lutte contre les MTN ?

La coopération française est importante dans la recherche au Cameroun de façon générale et la lutte contre les maladies tropicales négligées en particulier. Il y a des acteurs de la recherche française qui continuent à travailler au Cameroun, qui continuent à coopérer avec les chercheurs camerounais et je pense que nous devons continuer à développer cette coopération. La recherche est universelle. L’apport de la France dans la formation et dans la recherche du Cameroun, jusqu’à présent, reste important parce que nous avons des étudiants en ce moment qui sont dans les laboratoires français, qui sont dans les universités françaises pour leur stage et je pense qu’ils y gagnent. En termes d’équipement, il y a des laboratoires suffisamment bien équipés pour que nos étudiants bénéficient d’un encadrement efficient pour certains travaux, ils bénéficient également d’un séjour de travail en France, ce qui permet de tisser des réseaux de collaboration entre l’ISM et les institutions françaises.

Propos recueillis par Elvis Serge NSAA

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Elvis Serges NSA'A DJOUFFO TALLA

Rédacteur en Chef Adjoint

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