Pour la première fois, les données génétiques de plus de 250 ethnies camerounaises deviennent la clé pour diagnostiquer et traiter les cancers locaux. Portée par le Pr Christiane Judith Rissia (née Ngo Pambe, pionnière de l’anatomie pathologique, cette médecine de précision défie les modèles occidentaux pour créer des thérapies équitables, tout en relevant le défi de la souveraineté scientifique africaine.
À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le cancer ce 4 février 2026, placée sous le thème « Unis par l’unique », la science camerounaise franchit un cap historique. Entre les murs de l’Hôpital général de Garoua, une révolution silencieuse s’opère : celle d’une cancérologie qui ne se contente plus de copier les modèles occidentaux, mais qui déchiffre l’ADN spécifique des populations d’Afrique subsaharienne pour offrir des traitements sur mesure. Le cancer n’est plus une sentence uniforme, mais une pathologie d’une complexité moléculaire infinie. Au cœur de cette lutte, le Pr Christiane Judith Rissia (née Ngo Pambe), première femme agrégée d’anatomie pathologique au Cameroun et spécialiste en oncologie moléculaire, rappelle que l’universalité du combat passe par la reconnaissance de notre singularité biologique. « Les patients sont uniques en fonction de leur parcours, de leur cancer, qui, même s’il s’agit du cancer du même organe, peut avoir différents sous-types histologiques et moléculaires dus à des variations génétiques », explique-t-elle avec conviction. Pour cette experte, également Vice-Doyen à l’Université de Garoua, l’enjeu est clair : comprendre les ancrages ethniques et environnementaux pour optimiser les diagnostics et les thérapies ciblées, car les spécificités génétiques locales influencent directement le risque, le type et l’agressivité des tumeurs. Or, le constat est sans appel : « La recherche mondiale repose encore largement sur des données de populations occidentales. Appliquer ces modèles sans tenir compte des réalités locales crée un biais et limite l’efficacité des stratégies », martèle-t-elle.
Cette nécessité de rééquilibrage s’appuie sur une réalité scientifique concrète : la diversité génétique exceptionnelle du Cameroun, fort de ses plus de 250 ethnies. Cette richesse influence non seulement la susceptibilité à la maladie, mais aussi l’évolution biologique des tumeurs. Le Pr Rissia prend pour exemple le cancer du sein, le plus fréquent sur le territoire national, qui révèle des disparités frappantes : « Le sous-type le plus agressif, le triple négatif, est encore plus prévalent ici. Cela a poussé les chercheurs à étudier les spécificités génétiques propres à chaque individu pour identifier des facteurs de risque différents de ceux des populations européennes ou nord-américaines. » En effet, si les mutations des gènes BRCA1 et BRCA2 sont bien connues, d’autres variantes comme PALB2 ou des clones spécifiques de la protéine PD-L1 apparaissent comme des cibles cruciales pour les jeunes femmes africaines, nécessitant une adaptation des protocoles d’immunothérapie.
Cependant, le passage d’une médecine « standard » à une approche personnalisée se heurte à des défis structurels majeurs. Le Pr Rissia identifie trois groupes d’obstacles : la représentativité des échantillons, la complexité de l’analyse et l’absence de bases de données locales. « En Afrique, le recrutement est limité par des contraintes logistiques, financières, mais aussi culturelles, où le cancer est parfois encore perçu comme de la sorcellerie », déplore-t-elle. De plus, la haute diversité génétique africaine complique la tâche des pathologistes : il faut parvenir à « distinguer les variations liées au cancer de la simple diversité naturelle » dans un océan génomique encore peu cartographié. Pour pallier ce déficit, l’inclusion des populations africaines dans de grandes bases mondiales comme The Cancer Genome Atlas est devenue un impératif éthique et scientifique, afin que les biomarqueurs de demain ne soient pas l’apanage du Nord.
Au-delà de la séquence pure de l’ADN, l’interaction entre le patrimoine génétique et l’environnement, ou épigénétique, joue un rôle prépondérant. Le Pr Rissia souligne que la réponse aux traitements est modulée par des facteurs culturels et comportementaux parfois occultés : « La pharmacogénomique montre que des polymorphismes génétiques, comme ceux des enzymes du cytochrome P450, influencent le métabolisme des médicaments. Mais les habitudes de vie, comme la consommation de tabac à chiquer ou d’alcools traditionnels comme l’Arki ou l’Odontol que les patients ne déclarent pas toujours, modulent aussi cette réponse. » Cette vision holistique de la médecine intègre donc la souveraineté scientifique comme un levier de santé publique, permettant de produire des connaissances originales sur l’impact de l’alimentation et de la pharmacopée locale.
L’espoir réside désormais dans l’innovation technologique et la recherche translationnelle. À Garoua, le recours au « docking moléculaire » et au Big Data permet d’accélérer la découverte de nouveaux agents anticancéreux issus de la pharmacopée traditionnelle. « Le docking moléculaire nous aide à identifier des molécules thérapeutiques et leurs cibles sur une cellule, vérifiant leur compatibilité avant même les essais cliniques », précise le professeur, faisant le lien avec les méthodes ayant permis la mise au point rapide des vaccins contre la COVID-19. L’intelligence artificielle éthique est également appelée à jouer un rôle de premier plan pour réduire les biais analytiques et prédire les risques individuels, notamment dans les cas de cancers colorectaux héréditaires.
Pour que ces avancées ne restent pas lettre morte, le Pr Rissia plaide pour un nouveau paradigme de collaboration internationale fondé sur l’équité. Elle insiste sur la mise en place d’accords de partenariat incluant « des clauses de partage des bénéfices, de propriété intellectuelle pour les chercheurs locaux et d’accès aux traitements pour les populations ayant fourni les données ». Le renforcement des capacités locales est déjà une réalité tangible avec l’annonce, en ce début d’année 2026, du lancement de la plateforme d’immunohistochimie à l’Hôpital général de Garoua. Cette infrastructure permettra enfin un diagnostic affiné des tumeurs du sein, du côlon et du système nerveux central dans le septentrion camerounais, évitant l’envoi coûteux de prélèvements vers Yaoundé ou l’étranger.
En conclusion, si la lutte contre le cancer est un combat global, sa résolution se trouve dans le détail de nos cellules. « On ne pourrait pas dire que le cancer est une fatalité. Si nous unissons la science et l’éthique, nous pouvons développer une médecine de précision qui ne laissera personne pour compte », affirme le Pr Rissia. À travers le slogan « Unis par l’unique », le Cameroun envoie un message fort au monde : celui d’une science souveraine, capable de transformer ses spécificités génétiques en armes thérapeutiques pour faire de l’équité en santé une réalité universelle.













































































































































































































































































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