Shopping cart

Subtotal CFA

View cartCheckout

Echosanté est un magazine de santé en ligne dédié à l’information fiable, à la prévention, au bien-être et aux innovations médicales, pour aider chacun à mieux vivre et décider.

TnewsTnews
  • Home
  • PANORAMA
  • Jeux de hasard : l’épidémie silencieuse qui ronge la santé mentale des jeunes
PANORAMA

Jeux de hasard : l’épidémie silencieuse qui ronge la santé mentale des jeunes

Email : 160

Entre précarité économique, circuit de récompense cérébral qui s’emballe et absence de prise en charge, une génération entière voit sa santé psychique se déliter.

C’est un circuit de récompense qui s’emballe dans le cerveau. Une boucle infernale qui transforme un loisir anodin en prison mentale. « Quand il y a l’argent, vous pensez juste à parier. Je ne sais pas pourquoi c’est le pari qui nous emporte, qui m’emporte le plus comme ça », confesse Promise, 23 ans, étudiant en biochimie à Yaoundé. Comme lui, ils sont des milliers de jeunes Camerounais à avoir basculé dans l’enfer des jeux de hasard, une pratique devenue si banale qu’elle en est presque invisible. Pourtant, les chiffres donnent le vertige. Selon une enquête menée à Douala auprès de 292 étudiants, les styles émotionnels de résilience, de perspective et d’intuition sociale sont significativement associés à la gravité du jeu pathologique chez les parieurs sportifs. Une étude qui confirme ce que les psychologues de terrain observent quotidiennement : l’addiction aux paris n’est pas un simple manque de volonté, mais une pathologie à part entière.

Une génération sacrifiée sur l’autel de la précarité

Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut remonter aux années 1990. La crise économique et les programmes d’ajustement structurel imposés par les institutions de Bretton Woods ont durablement fragilisé l’économie camerounaise. L’arrêt des recrutements dans la fonction publique, la baisse des salaires, la fermeture des entreprises publiques ont pulvérisé les modèles traditionnels de réussite sociale. Aujourd’hui, les données de la Banque Mondiale dressent un tableau sans appel. Dans son rapport « Cameroon Juvenocracy » publié en 2022, l’institution révèle que la vulnérabilité sur le marché du travail est particulièrement aiguë chez les jeunes de 15 à 35 ans. Le plus grand groupe en zone urbaine (35 %) est constitué d’hommes ayant un certain niveau d’éducation qui travaillent à temps plein dans le secteur informel. En milieu rural, près de la moitié (45 %) des jeunes continuent de travailler la terre à un niveau de subsistance.

« La faible productivité – plutôt que les niveaux d’emploi absolus – est le principal défi du marché du travail au Cameroun », souligne le rapport de la Banque mondiale, qui met en évidence une « inactivité parmi les jeunes instruits qui attendent des emplois dans le secteur public ». Un terreau fertile pour l’émergence des paris sportifs comme « refuge » économique. Les kiosques de paris ont littéralement inondé les rues des villes camerounaises. À Ekounou, quartier populaire de Yaoundé, des élèves en uniforme fréquentent ouvertement ces établissements, sans que la police n’intervienne. Une étude universitaire menée dans cette localité montre que les paris sportifs sont le jeu le plus pratiqué par les étudiants, particulièrement ceux fréquentant les établissements publics. Les motivations des jeunes parieurs sont multiples : la recherche de gains rapides pour échapper à la pauvreté, la capitalisation d’une culture footballistique acquise grâce à la mondialisation du sport, et l’espoir d’améliorer des conditions de vie précaires. Mais derrière ces espoirs légitimes se cache une mécanique implacable. « Il y a un circuit de récompense qui est déclenché au niveau du cerveau. Ce qui fait qu’on est toujours amené à produire ce comportement parce que tant que ce circuit ne voudra pas faire sa boucle, et le cerveau n’aura pas sa dose, il va en redemander ».

Les signes neurovégétatifs du manque sont identiques à ceux observés dans les addictions aux substances : sueurs, palpitations, maux de tête, nausées. Le jeu excessif partage en effet avec les addictions classiques des caractéristiques communes : envies irrépressibles, perte de contrôle, tentatives infructueuses d’arrêt, phénomène de tolérance et syndrome de sevrage. Les conséquences psychologiques sont dévastatrices. Les personnes présentant un jeu pathologique rencontrent de sévères difficultés à contrôler leur comportement, multipliant les conséquences négatives. Le jeu devient une préoccupation constante qui envahit les relations familiales, sociales et professionnelles. Les troubles émotionnels se développent inexorablement : dépression, anxiété, pouvant aller jusqu’aux idées suicidaires. Au Cameroun, l’étude menée à Douala confirme que certains styles émotionnels résilience, perspective et intuition sociale jouent un rôle crucial dans le développement du jeu pathologique et pourraient être des cibles pour les interventions visant à prévenir les comportements excessifs de paris sportifs.

L’étude d’Ekounou identifie deux types de conséquences néfastes : endogènes et exogènes. Les conséquences endogènes se traduisent principalement par le décrochage scolaire, tandis que les conséquences exogènes sont davantage liées au vol. Car face à l’endettement, certains franchissent la ligne rouge. Les données des lieux d’aide spécialisés indiquent que 10 à 20 % des personnes consultant pour un jeu excessif ont eu recours à des pratiques illégales. Les délits les plus fréquents sont les vols, les fraudes et escroqueries diverses. « Au moment du vol ou de la fraude, le joueur pense pouvoir rendre l’argent volé après avoir gagné, considérant donc son acte plus comme un emprunt que comme un vol », expliquent les spécialistes. Endettement, emprunts, mensonges, absences, promesses non tenues, retrait, sautes d’humeur, stress, violences, conduites suicidaires sont autant de manifestations qui frappent les proches. Ces derniers expérimentent des états émotionnels aussi divers que l’inquiétude, la colère, le doute, un sentiment d’impuissance, le désespoir. Or, comme le rappellent les experts, l’entourage n’a pas la capacité de changer le comportement du joueur. Le changement ne peut venir que du joueur lui-même.

Face à l’émergence des paris en ligne qui permettent de jouer en toute discrétion, les experts appellent les parents à la plus grande vigilance. Les signes qui doivent alerter : un enfant qui demande plus d’argent de poche que d’habitude ou qui commence à voler dans le porte-monnaie familial. L’irritabilité, la nervosité, la fatigue, la tristesse ou l’isolement sont également des indicateurs de dépendance. Pour traiter une personne dépendante aux jeux, la thérapie se déroule en plusieurs étapes. « On a un premier moment qui consiste à travailler sa motivation. Il y a d’autres activités vers lesquelles on peut s’investir aussi qui peuvent être plaisantes ou alors qui peuvent être des activités un peu de méditation. Ça peut être l’art, ça peut être apprendre à se relaxer par son corps ». Comme le souligne un parieur d’Ekounou : « Je ne suis pas un vieil homme, je suis un jeune homme ». Une jeunesse qui cherche désespérément sa place dans un monde du travail qui n’en offre plus, et qui parfois se brise sur le mirage des gains faciles.

img

Elvis Serge NSAA DJOUFFO TALLA est un journaliste camerounais spécialisé en santé et enquêtes de terrain, actuellement rédacteur en chef adjoint au groupe Echos-Santé. Lauréat de plusieurs prix nationaux pour ses reportages sur la tuberculose et le VIH, il allie rigueur factuelle et engagement pour les droits humains, notamment à travers des enquêtes sur l’accaparement des terres, la mortalité minière ou l’accès aux soins. Sa démarche s’appuie sur une expertise vérifiée, renforcée par une formation en vérification des faits et un engagement continu pour un journalisme porteur de changement social.

Comments are closed

Articles similaires

📰 Dernière parution : Echos santé n°1390 du mardi 21 avril 2026

×