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Infanticide: le Cameroun n’arrive pas à protéger ses enfants ?

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Des nouveau-nés jetés dans des bacs à ordures, des enfants tués par leurs propres parents, une mère qui s’ôte la vie après avoir supprimé ses trois enfants : le pays fait face, depuis plusieurs années, à une recrudescence violente des infanticides. Un phénomène peu documenté statistiquement, mais dont les manifestations brutales secouent régulièrement l’opinion publique.

En l’espace d’une semaine au Cameroun, les crimes d’une cruauté rare se sont succédés : un bébé de 11 mois décapité et son cerveau délogé de sa boîte crânienne, une fillette âgée de 10 ans violée et sauvagement assassinée…

Mathis, Orphée, Divine, Gaëlle, Daphnée… En moins de deux ans, le Cameroun a vu défiler une série de prénoms devenus des symboles de deuil collectif. Ça c’est seulement pour les cas documentés et rendus publiques. Autrement, les crimes de cette nature sont désormais quotidiens dans le pays.

Le 16 février 2026, le quartier Nkolbisson de Yaoundé est le théâtre d’un drame qui a bouleversé le Cameroun entier. Une mère met fin aux jours de ses trois enfants avant de se donner la mort, invoquant, selon ses proches, une détresse conjugale insupportable. Dans un communiqué rendu public le lendemain, la ministre de la Promotion de la femme et de la famille, Marie Thérèse Abena Ondoa, dit avoir appris avec consternation ce meurtre de trois enfants de la main de leur propre mère, suivi du suicide de cette dernière.

Ce drame ne sera pas sans suite institutionnelle. À la suite de ce fait divers, la ministre des Affaires Sociales, Pauline Irène Nguene, est sortie de sa réserve, condamnant l’acte et interpellant l’opinion sur les mesures prises par son département ministériel. Dans une déclaration aux médias, elle a affirmé : « Nous réprouvons avec la dernière énergie l’infanticide ou toute tentative d’atteinte à l’intégrité des enfants, surtout lorsque celle-ci est mise en scène et projetée tel un film de mauvais goût dans les réseaux sociaux.»

Ces réactions officielles traduisent une réalité de fond que les chiffres peinent à saisir dans toute leur ampleur.

Un phénomène difficile à quantifier, mais omniprésent

L’infanticide au Cameroun recouvre des réalités multiples : nouveau-nés abandonnés ou tués à la naissance, enfants supprimés par un parent dans un contexte de détresse psychologique ou économique, infanticides commis par des pères ou des mères en crise. La loi camerounaise en distingue plusieurs formes. Selon l’article 340 du Code pénal camerounais, la mère auteure principale ou complice du meurtre de son enfant dans le mois de sa naissance n’est passible que d’un emprisonnement de cinq à dix ans, sans que ces dispositions puissent s’appliquer aux autres auteurs ou complices. Une disposition jugée par certains juristes comme étant insuffisamment dissuasive.

L’absence de registre national centralisé sur les infanticides rend toute évaluation précise difficile. Ces données semblent sous-estimées et demeurent peu fiables en raison du manque de signalement qui entoure ces crimes, souligne le Bureau central des recensements et des études de population (Bucrep). Ce constat s’applique plus largement à toutes les formes de violences intra-familiales, dont l’infanticide constitue l’expression la plus extrême.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que les cas remontent régulièrement dans les colonnes de la presse nationale. En janvier 2025, à Yaoundé, un nouveau-né est retrouvé mort dans un bac à ordures à la gare routière de Soa. Le10mai 2025, le petit Mathis ouandji, âgé de 6 ans, est sauvagement poignardé à mort par Dagobert Nwafo, 47 ans.

Le mercredi 18 mars 2026, le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi condamne Dagobert Nwafo à la peine de mort par fusillade dans l’affaire dite «Bébé Mathis», pour le meurtre de cet enfant de 6 ans. Au-delà de la sanction pénale, le condamné doit verser 400 millions de FCFA à la famille de la victime, ainsi que 100 millions de FCFA supplémentaires au titre des dommages et intérêts.

Des racines sociales profondes

Les spécialistes s’accordent sur plusieurs facteurs structurels qui alimentent ce phénomène. En premier lieu, la pression économique. Dans un contexte de dénuement, des jeunes filles sont exposées à des partenaires qui les abandonnent après la grossesse, les laissant seules face aux contingences quotidiennes. Des jeunes filles misérables, délaissées par leur partenaire, ne savent plus à quel saint se vouer, au point d’adopter des comportements fatalistes et cruels à la phase de l’accouchement.

Les grossesses adolescentes constituent un terrain particulièrement vulnérable. Le Cameroun affiche un taux élevé de grossesses adolescentes, estimé à 108 pour 1 000 filles de 15 à 19 ans, selon Africa CDC. L’un des plus hauts de la sous-région. Ces grossesses non désirées, dissimulées à la famille et sans suivi médical, aboutissent parfois à des accouchements solitaires et à des nouveau-nés abandonnés ou supprimés.

À ces facteurs s’ajoutent les pathologies mentales non prises en charge. Une étude publiée dans les Annales Médico-psychologiques et conduite à l’hôpital Jamot de Yaoundé documente un cas d’infanticide survenu lors d’un épisode psychotique aigu : la mère, âgée de 27 ans, avait jeté son fils de 18 mois dans un cours d’eau lors d’un raptus anxieux, alors qu’elle délirait depuis plusieurs mois en raison de troubles psychotiques traités insuffisamment. Les auteurs de l’étude soulignent le manque criant de structures psychiatriques accessibles au grand public.

Un contexte de violences systémiques contre les enfants

L’infanticide ne s’inscrit pas en dehors d’un contexte plus large de violences faites aux enfants et aux femmes. Selon l’Enquête Démographique et de Santé (EDS-MICS 2018), au Cameroun, 13 % des femmes ont été victimes de violences sexuelles à un moment quelconque de leur vie, et 5 % au cours des 12 derniers mois. Ces violences, lorsqu’elles débouchent sur des grossesses non consenties, peuvent conduire à des issues dramatiques pour les nouveau-nés.

Par ailleurs, les abandons de nourrissons, bien que peu médiatisés, restent une réalité préoccupante au Cameroun En août 2025, l’Hôpital Laquintinie de Douala lance un appel à témoins après qu’une mère de 25 ans a abandonné son bébé prématuré dans l’établissement, disparaissant sans laisser de traces.

Un système de santé sous pression, des réponses encore insuffisantes

La santé maternelle et infantile reste l’un des défis sanitaires majeurs du Cameroun. En 2023, le taux de mortalité maternelle du Cameroun s’établissait à 258 décès pour 100 000 naissances vivantes, selon les estimations des Nations Unies, tandis que la mortalité néonatale atteignait 25 décès pour 1 000 naissances vivantes, et la mortalité des enfants de moins de cinq ans, 67 décès pour 1 000 naissances vivantes.

La mortalité des nouveau-nés contribue à environ 50 % des décès infantiles et 26 % des décès infanto-juvéniles au Cameroun, selon les données compilées par les partenaires du secteur santé (UNICEF). Dans ce contexte, faire la distinction entre décès naturels non déclarés, abandons et infanticides délibérés reste un défi méthodologique majeur pour les autorités sanitaires.

Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement camerounais a lancé en mars 2025 sa stratégie nationale pour la santé reproductive, maternelle, infantile, adolescente et la nutrition (RMNCAH-Nut) pour la période 2025-2030, développée avec l’appui d’Africa CDC. Le pays espère poser les bases d’un système de santé plus inclusif et résilient, avec notamment l’amélioration de l’accès aux soins maternels et le renforcement de la collecte des données sanitaires.

La justice entre sévérité affichée et impunité réelle

Les réponses judiciaires au phénomène demeurent inégales. Si certaines affaires se soldent par des condamnations exemplaires, comme celle de Dagobert Nwafo en mars 2026, d’autres révèlent une chaîne pénale peu réactive. Certains auteurs de crimes contre des enfants séjournent tout juste deux semaines en prison, du fait de «marchandages» de plus en plus fréquents sur la chaîne pénale, qui occultent la vérité du droit. Les familles ne sont pas toujours au fait des procédures qui peuvent, même en cas de flagrant délit, traîner une année, voire plus.

Pour la ministre Pauline Irène Nguene, «la montée en puissance de ces dérives sociales constitue un véritable danger pour le bien-être et l’équilibre social dans notre pays. Le drame de Nkolbisson représente en quelque sorte la côte d’alerte. Il interroge sur l’impact des actions sectorielles menées jusqu’ici et pose l’urgence d’une réflexion collective sur les stratégies de lutte ou de prévention à développer.»

Un appel à l’action que les associations de protection de l’enfance, les professionnels de santé mentale et les juristes camerounais relayent depuis des années, sans toujours trouver l’écho institutionnel à la hauteur de l’urgence.

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MIREILLE SIAPJE

Rédacteur en Chef

Journaliste multimédia, rédactrice en chef du groupe de presse Échos Santé. Spécialisée en santé publique, droits humains et environnement. S’exprime en français et en anglais. Lauréate du Prix Médiation Press Trophies 2014 et du Prix Michel Sidibé 2024.

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