Entre épisodes maniaques et dépressifs, cette pathologie brise les vies. Pourtant, diagnostic et soins adaptés permettent de se stabiliser.
Le 30 mars 2026, le monde a été marqué par la journée mondiale des Troubles Bipolaires. Derrière les chiffres cliniques se cache une réalité humaine bouleversante : 37 millions de personnes luttent quotidiennement contre un « ascenseur émotionnel » qui ne s’arrête jamais. Entre stigmatisation et espoir de stabilisation, gros plan sur une pathologie qui reste l’un des plus grands défis de la santé publique mondiale.
Une onde de choc sur le quotidien
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), une personne sur 200 vit avec un trouble bipolaire. Si ce chiffre peut paraître abstrait, son impact sur le tissu social est, lui, bien concret. La bipolarité n’est pas une simple fluctuation de l’humeur ; c’est une tempête neurologique qui redessine brutalement l’existence.
Le quotidien des patients est marqué par une alternance d’extrêmes. Lors des épisodes maniaques, l’énergie devient débordante, l’estime de soi s’envole et le sentiment d’invincibilité peut conduire à des décisions financières, professionnelles ou sentimentales désastreuses. À l’inverse, l’épisode dépressif plonge l’individu dans une douleur psychique paralysante, rendant les gestes les plus simples se lever, se laver, travailler insurmontables.
Cette instabilité permanente fragilise les piliers de la vie : le maintien d’un emploi devient un défi de chaque instant, et les relations familiales s’usent sous le poids de l’imprévisibilité. Pour l’entourage, c’est une épreuve de chaque seconde, transformant souvent les proches en “aidants” épuisés.
L’errance diagnostique : le temps volé
L’un des impacts les plus cruels de cette maladie reste le délai de diagnostic. En moyenne, il faut encore 8 à 10 ans avant que la pathologie ne soit correctement identifiée. Durant cette décennie d’errance, les patients voient leur vie se déliter, accumulant les échecs et les incompréhensions. Ce retard de prise en charge aggrave non seulement les symptômes, mais augmente aussi drastiquement le risque de conduites addictives et de passage à l’acte suicidaire, l’un des plus élevés en psychiatrie.
La stigmatisation : l’autre maladie
Si le trouble impacte la santé, c’est le regard de la société qui achève d’isoler les malades. La stigmatisation agit comme une double peine : elle empêche de demander de l’aide par peur du jugement et freine l’accès aux soins. « Instable », « fou », « imprévisible » : ces qualificatifs collent à la peau des patients, les excluant souvent du marché de l’emploi ou des cercles sociaux classiques. Pourtant, la santé mentale est un pilier du bien-être général, indissociable de la santé physique.
Vers une vie stabilisée : l’impératif de l’accès aux soins
La fatalité n’est pourtant pas de mise. Avec un diagnostic précoce et un protocole adapté combinant traitements régulateurs de l’humeur, suivi psychiatrique et psychoéducation il est possible de stabiliser les cycles. Un patient bien accompagné peut mener une vie professionnelle et sociale tout à fait normale, prouvant que la bipolarité n’est pas une fin, mais une condition avec laquelle on apprend à composer.
En cette journée mondiale, l’enjeu est clair : promouvoir l’accès aux soins en santé mentale et éduquer la population. Ne laisser personne de côté signifie transformer notre regard pour que l’équilibre ne soit plus un luxe, mais un droit pour ces 37 millions de destins.
Interview
« Il faut briser le mythe de l’invulnérabilité »

Comment peut-on définir un trouble bipolaire ?
C’est globalement une maladie chronique, maladie mentale chronique qui va se caractériser par des variations extrêmes de l’humeur. On va avoir le sujet qui va alterner entre une phase d’exaltation, c’est-à-dire une hypomanie, une extrême excitation, et une phase de dépression avec des phases de stabilité. Donc on va observer chez les sujets souffrant de troubles bipolaires des fluctuations qui dépassent largement le stade des sautes d’humeur habituelles et qui vont considérablement perturber la vie quotidienne d’un individu.
Pourquoi consacrer une journée mondiale spécifiquement aux troubles bipolaires ?
Ça me paraît essentiel parce qu’une telle journée va nous permettre de briser le silence autour de la maladie, de sensibiliser, de lutter contre la stigmatisation, d’informer sur les traitements, sur la réalité de la situation, de réduire les rances diagnostiques qui causent tant de difficultés, tant de problèmes à notre société. Donc une journée comme celle-ci, c’est le moment de sensibiliser au maximum sur les symptômes, de soutenir la recherche et surtout de soutenir les familles. Alors c’est une occasion vraiment de mettre la lumière sur la réalité de ce que vivent les patients souffrant de troubles bipolaires, de les accompagner, eux et aussi leurs familles.
Existe-t-il des données, même estimatives, sur la prévalence de ce trouble au Cameroun ?
Il y a effectivement un nombre important de personnes souffrant de troubles bipolaires. Et au Cameroun, il faut quand même rappeler qu’elles sont souvent interprétées sous l’angle du mystico-religieux et ça affecte vraiment la prise en charge de ces patients. Les représentations culturelles autour de la maladie mentale sont quand même assez corsées, courriasses. Il y a la stigmatisation, il y a l’exclusion, il y a parfois la rupture des liens familiaux et de fait un retard diagnostique. Il y a l’idée que, voilà, on vous aurait peut-être lancé ça ou bien ce serait le résultat, une conséquence d’un sort qui vous aurait été jeté. Donc ces représentations-là altèrent la perception ou le vécu de la maladie par le patient et par son entourage. Il est donc important que nous essayions de limiter, vraiment de combattre cette stigmatisation-là parce qu’elle ne nous fait aucun bien. Et ça rend difficile le fait de poser le mot de bipolarité sur la souffrance.
Ça rend difficile parce que le terme de bipolarité se heurte à des codes culturels et à des représentations où la maladie est vraiment perçue comme la folie. Et on a peur de l’isolement, on a peur du rejet, on a peur de la stigmatisation. Donc poser un mot tel que bipolarité, ce serait vraiment reconnaître cet état de fait par le patient. Et donc beaucoup ont du mal, beaucoup ont du mal et l’entourage a du mal parce que ce serait dans certains cas perçu comme un aveu d’échec. Donc il est essentiel que nous puissions comprendre que c’est une maladie qui peut arriver à chacun, personne n’est à l’abri. Donc il est important que nous soyons moins des éléments de stigmatisation et qu’on puisse accompagner les sujets dans les difficultés qui sont les leurs.
Quels sont les signes d’alerte (phases maniaques ou dépressives) qui devraient pousser une famille camerounaise à consulter en milieu hospitalier ?
Il faut observer chez le patient ou bien chez le sujet ou bien dans votre entourage des changements brusques de comportement. Une rupture nette entre le comportement habituel de la personne. On l’a dit au début, les troubles bipolaires se caractérisent par une alternance, une fluctuation entre une phase maniaque et une phase dépressive. Donc entre les deux, il faut être attentif. Il faut observer s’il y a une irritabilité extrême. C’est-à-dire que pour des raisons parfois pas tellement pertinentes, on observe chez le patient une colère ou bien des crises de colère importantes. Donc il est essentiel d’être attentif au changement de comportement de la personne.
Disposons-nous de structures et de spécialistes en nombre suffisant dans nos différentes régions pour offrir des soins à nos patients ?
Alors oui, il est vrai que l’essentiel des structures se trouve dans les zones urbaines. Mais, on note tout de même des initiatives locales qui sont à encourager. Ce qui fait que dans beaucoup de régions, on peut avoir accès à une structure pour la prise en charge mentale. Par exemple, dans la région du Centre, on a l’hôpital JAMOT, le centre de santé mentale, etc. Dans la région du Littoral, on peut aller à l’hôpital de Laquintinie. Dans le Nord, il y a l’hôpital général de Garoua. À Babong, qui est dans le sud-ouest, on a aussi des structures. Donc il faut noter qu’il y a de plus en plus de structures dans notre pays. Il est vrai qu’on voudrait qu’il y en ait toujours plus. Mais aujourd’hui, il est possible d’être pris en charge dans plusieurs régions de notre pays.
Beaucoup de patients craignent la dépendance aux médicaments. Quelle est la place des régulateurs de l’humeur (thymorégulateurs) et de la thérapie ?
Pour ce qui est du traitement, il est vrai qu’on peut craindre une forme de dépendance. Et on voudrait savoir quelle est la place des régulateurs de l’humeur et de la thérapie. Il ne faut pas confondre les timons régulateurs, les anxiolytiques et le reste. Alors, il est essentiel que les timons régulateurs fassent partie du traitement parce que ce sont les piliers centraux du traitement. Sans eux, on a une thérapie qui est inefficace. Ils servent de garde-fouilles, ils permettent de gérer les humeurs du sujet. Les anxiolytiques peuvent, sur le long terme, s’ils sont pris longtemps, créer une accoutumance. Mais ils ne servent qu’à calmer l’agitation.
Pour ce qui est du traitement au fond lui-même, le traitement lui-même ne crée pas de dépendance physique sur le long terme. Non, il ne crée pas de dépendance physique. Il est simplement essentiel de gérer, d’observer et de voir entre les différentes phases comment est-ce que le sujet se sent.
Le traitement du trouble bipolaire est chronique. Est-il accessible financièrement pour le Camerounais moyen ?
Oui, elle est accessible par les Camerounais. D’un point de vue financier, elle est accessible. On peut avoir accès à un traitement qui ne va pas forcément ruiner les sujets camerounais. Il faudrait associer à cette prise en charge médicale-là une psychothérapie. Une thérapie parce qu’on ne peut pas soigner les troubles bipolaires uniquement avec des comprimés, uniquement avec cet aspect somatique. Il est essentiel que le sujet soit accompagné par un psychologue clinicien.
Et nous encourageons également des psychoéducations qui vont permettre d’éduquer le patient. Qui vont faire en sorte que lui et son entourage comprennent que ce n’est pas une hypothèque, qu’il y a moyen de s’en sortir. Et ça va aussi permettre d’alerter sur les signes avant-coureurs. Donc la prise en charge doit être complémentaire, d’associer les aspects psychiatriques aux aspects psychologiques.
Peut-on être bipolaire et mener une carrière professionnelle brillante au Cameroun ? Quelles sont les mesures d’adaptation possibles ?
Il est possible d’être bipolaire et d’avoir tout de même une carrière. Il faut envisager effectivement des mesures d’adaptation. Il faut penser à des aménagements d’horaire et il faut encourager le patient dans cela. Parce qu’effectivement, pendant les phases moins maniaques, il est possible pour un patient, pour un sujet, de travailler, de maintenir son capital cognitif. Donc nous encourageons les patients à maintenir leur profession, leur carrière.
Cela permet de ne pas se focaliser uniquement sur l’aspect psychiatrique de la maladie. Pour cela, il faut une discipline, des aménagements, une hygiène de vie. Parce que le code du travail, bien qu’il ne mentionne pas le thème trouble bipolaire, protège quand même contre les discriminations. Donc ne pas permettre à un sujet, bien qu’il soit malade, d’exercer peu constitue une discrimination.
Quel message souhaiteriez-vous adresser à ceux qui utilisent encore le terme “bipolaire” comme une insulte ou une moquerie ?
Nous avons comme message principal de limiter les moqueries, de limiter, de bannir les stigmatisations et l’isolement. Parce qu’en fait, la moquerie tue bien plus que la maladie. Donc il est essentiel de se rappeler que la santé mentale est un équilibre qui peut être fragile, qui peut basculer à n’importe quel moment par n’importe qui. Donc nul n’est réellement à l’abri. Il faut valoriser les efforts des patients, il faut briser le mythe de l’invulnérabilité, c’est-à-dire qu’il faut cesser de penser que ça n’arrive qu’aux autres, que ça n’appartient qu’aux autres et que nous, vraiment, on est à l’abri de tout ça. La maladie mentale concerne tout le monde. Elle peut frapper tout le monde. Et donc il est essentiel d’être solidaire et compréhensif vis-à-vis de cela.













































































































































































































































































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