Face au fardeau de la drépanocytose qui touche 20 à 30 % de porteurs du trait au Cameroun, le GEDREPACAM dresse le bilan du plan national 2025-2030. Malgré lextension du dépistage néonatal à lOuest et au Sud, le déficit du plan de 4,39 milliards et le coût des soins (jusquà 100 000 FCFA/mois) freinent la prise en charge.
Lors des travaux, laccent été mis sur les stratégies daccès au financement.
Un an et demi après ladoption historique du Plan National Stratégique de Lutte contre la Drépanocytose (PNSDré 2025-2030) en février 2025, lheure est à l’évaluation. Réunis à lHôtel PRODIGES de Mfou à l’occasion de la Journée mondiale de la drépanocytose le 19 juin 2026, le ministère de la Santé publique, le Groupe dEtude de la Drépanocytose du Cameroun (GEDREPACAM) et leurs partenaires techniques ont dressé le bilan des 18 premiers mois de mise en uvre de ce plan d’action prioritaire, estimé à 4,39 milliards de FCFA pour son premier triennat (2025-2027).
Au coeur de cette dynamique, le GEDREPACAM simpose comme lacteur technique civil de premier plan, multipliant les avancées concrètes sur le terrain en dépit d’un contexte budgétaire restreint.

Le dépistage néonatal gagne du terrain : Ebolowa et Foumban en première ligne
La principale victoire du GEDREPACAM au cours des années 2025 et 2026 réside dans l’extension majeure de son programme de dépistage néonatal. Longtemps confinée aux métropoles de Yaoundé et Douala, cette activité vitale a été déployée avec succès dans de nouvelles régions. Les nouveau-nés peuvent désormais être testés dès la naissance à l’hôpital régional de Bafoussam, à Bafang, à Ebolowa ainsi quà lhôpital régional annexe de Foumban.
Ces avancées permettent enfin de cartographier la réalité épidémiologique de la maladie. Le Dr Suzanne Belinga, Secrétaire Générale du GEDREPACAM, note des indices préoccupants : « On peut déjà noter qu’à Foumban en particulier et à Ebolowa aussi, l’incidence de la drépanocytose semble être plus élevée que dans les autres régions ». Les premières statistiques révèlent un taux alarmant de porteurs du trait drépanocytaire (AS) : il atteint 22 % à Foumban (soit près d’un quart de la population) et environ 20 % à Ebolowa, contre 15 % dans le reste des zones initiales. Une situation qui justifie pleinement l’urgence d’une réponse décentralisée pour freiner la transmission.
Les fardeaux financiers et thérapeutiques de la prise en charge
Si le diagnostic progresse, le traitement quotidien reste un parcours du combattant. L’état des lieux met en lumière une forte disparité régionale des coûts. À l’Ouest, les familles dépensent en moyenne jusquà 100 000 FCFA par mois pour soigner un malade, tandis que la moyenne nationale s’établit à 51 000 FCFA mensuels. Face au revenu moyen d’un ménage camerounais, le poids économique est étouffant.
Sur le plan médical, la prise en charge repose sur des règles d’or strictes (hydratation, prévention des infections par vaccination, prise quotidienne de Pénicilline V et d’acide folique). Cependant, le traitement de fond permettant de réduire drastiquement les crises vaso-occlusives douloureuses et la destruction des globules rouges fait cruellement défaut. L’hydroxyurée (commercialisée notamment sous le nom d’Hydréa), qui coûte environ 10 000 FCFA par mois, subit une absence critique. « Ce médicament n’est pas inscrit dans la liste des médicaments essentiels du Cameroun », déplore le Dr Belinga, qui annonce la relance d’un plaidoyer auprès du ministère de la Santé publique pour garantir sa disponibilité et son accessibilité financière.
Des défis partagés à l’échelle sous-régionale
Les problématiques camerounaises font écho aux analyses de Gerbin Singbo, chef de projet de lutte contre la drépanocytose en Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire. Évaluant la deuxième phase de leurs projets respectifs, il souligne que l’amélioration de la formation et de la sensibilisation nécessite des outils d’évaluation harmonisés à destination de tous les acteurs impliqués. L’accès universel à l’information reste la clé de voûte pour que les protocoles pédiatriques et adultes soient appliqués de manière équitable.
Pour le Cameroun, l’objectif d’ici 2030 est clair : réduire de 25 % l’incidence de la maladie et la mortalité prématurée, qui frappe aujourd’hui de plein fouet les enfants de moins de 5 ans. Le GEDREPACAM a prouvé son efficacité technique sur le terrain ; il ne reste plus qu’à transformer le plaidoyer politique en financements pérennes pour que le Plan National ne reste pas lettre morte.
Entretien
« Pour avoir la drépanocytose, il faut que les deux parents soient porteurs de l’hémoglobine S »
Dans un entretien accordé à notre rédaction, le Pr. Françoise Ngo Sack, chef du service dhématologie à l’Hôpital général de Yaoundé, présente la drépanocytose, expose les mesures de prévention et partage ses conseils pour mieux vivre avec cette maladie.

Professeur, d’entrée de jeu, qu’est-ce que la drépanocytose ?
La drépanocytose est une maladie génétique de l’hémoglobine, cette substance contenue dans les globules rouges qui assure le transport de l’oxygène. À cause de cette anomalie, l’hémoglobine déformée altère la structure même du globule rouge, qui prend la forme d’une faucille. Devenu rigide, il bloque la circulation dans les petits vaisseaux sanguins, provoquant des occlusions vasculaires très douloureuses. De plus, ce globule rouge déformé est extrêmement fragile : il se détruit rapidement, ce qui cause de graves anémies. Enfin, le manque d’oxygène localisé favorise le développement de certains germes. La drépanocytose repose ainsi sur un trépied pathologique : la douleur intense, l’anémie et les infections.
Quels sont les signes précurseurs chez le jeune enfant ?
Les premiers signes apparaissent généralement chez le nourrisson entre 3 et 6 mois. L’enfant pleure de manière inconsolable et ses mains ainsi que ses pieds se mettent à gonfler : c’est ce qu’on appelle le syndrome mains-pieds. On observe aussi souvent une forte anémie et un abdomen gonflé. Les mamans disent parfois familièrement que « la rate boit le sang de l’enfant ». En réalité, comme la rate sert de filtre au corps, elle augmente de volume (splénomégalie) parce qu’elle détruit massivement ces globules rouges anormaux. Face à ces signaux d’alerte, il faut impérativement réaliser une électrophorèse de l’hémoglobine pour vérifier la présence d’hémoglobine S.
Quelle est l’importance du dépistage précoce ?
Le dépistage néonatal (dès la naissance) change tout. Diagnostiqué tôt et bénéficiant d’une prise en charge adéquate, un enfant drépanocytaire peut tout à fait avoir une bonne qualité de vie. L’intérêt majeur est d’éduquer l’enfant et sa famille : en grandissant, le patient apprend à connaître ses propres limites, gère sa maladie au quotidien et sait exactement quand il doit appeler les soignants au secours.
Pourquoi le test de l’électrophorèse est-il crucial avant le mariage ou la conception ?
On parle traditionnellement de le faire avant le mariage, mais la réalité montre que beaucoup de couples conçoivent des enfants hors mariage. C’est pourquoi j’insiste sur l’importance de faire ce test avant de procréer. Pour qu’un enfant naisse drépanocytaire homozygote (SS), il faut obligatoirement que ses deux parents soient porteurs de l’hémoglobine S. Si deux partenaires sont porteurs sains (le profil AS), ils ont un risque sur quatre (25 %), à chaque grossesse, de donner naissance à un enfant SS.
Comment gérez-vous la douleur et quels sont vos conseils pour le quotidien ?
La prise en charge repose sur des protocoles médicaux stricts et sur une solide éducation thérapeutique du patient et de sa famille. À la maison, nous conseillons aux drépanocytaires de boire énormément d’eau, de bien se couvrir, d’éviter les variations brusques de température, le stress, ainsi que les zones en altitude ou confinées où l’oxygène se fait rare. Tous ces facteurs favorisent la déformation des globules rouges. Si une crise survient malgré tout, des antalgiques de paliers 1 et 2 permettent de gérer la douleur à domicile. À l’hôpital, si les antidouleurs de la maison ne suffisent pas, il faut se rendre immédiatement dans une structure sanitaire pour recevoir un traitement plus lourd et adapté.
Quelles sont les complications que vous redoutez le plus ?
L’une des complications majeures est l’accident vasculaire cérébral (AVC). Les globules rouges déformés peuvent obstruer les vaisseaux n’importe où, y compris dans le cerveau.
La seconde complication critique est le syndrome thoracique aigu. Le patient ressent une douleur violente dans la poitrine. Comme il a mal, sa respiration se bloque ou s’accélère superficiellement. Chez une personne dont le transport d’oxygène est déjà altéré, cette sous-ventilation aggrave dramatiquement la situation. C’est une cause fréquente de décès que nous surveillons de très près.
Comment se passe la prise en charge des grossesses chez les patientes drépanocytaires ?
Aujourd’hui, les drépanocytaires atteignent l’âge adulte et aspirent légitimement à fonder une famille. Dès qu’une femme drépanocytaire commence une grossesse, la prise en charge doit immédiatement devenir pluridisciplinaire. Il faut une collaboration étroite entre l’hématologue, le gynécologue-obstétricien et l’anesthésiste-réanimateur. Déjà pour une femme bien portante, une grossesse est un défi physique ; pour une patiente drépanocytaire, c’est un véritable challenge. La grossesse peut aggraver la drépanocytose, et la drépanocytose peut mettre en péril l’évolution de la grossesse.
On voit fleurir des propositions de remèdes miracles sur le marché. Existe-t-il aujourd’hui un traitement curatif ?
Il serait formidable d’avoir des thérapies capables de corriger directement les gènes défectueux ; cela résoudrait le problème de toutes les maladies génétiques. Cependant, je reste très réservée. Si notre pharmacopée traditionnelle contient des plantes capables d’améliorer la qualité de vie des patients, je doute fort qu’elle puisse guérir la maladie. À ce jour, je n’ai vu aucun traitement curatif validé et disponible sur le marché.
Pour conclure, quel message adressez-vous aux populations et aux autorités ?
Le message essentiel est que la drépanocytose n’est pas une fatalité. L’idée reçue selon laquelle un drépanocytaire ne peut pas vivre longtemps est fausse. Il faut briser ce tabou. Je suis des patients qui sont aujourd’hui parents, grands-parents, qui ont fait de belles carrières et sont désormais à la retraite.
Il faut que les malades s’acceptent et que la société arrête de les stigmatiser. Ce n’est pas une maladie contagieuse. Enfin, chacun doit connaître son statut électrophorétique. Je me refuse à interdire à deux personnes AS de s’aimer ou de s’unir, mais je les place devant leurs responsabilités : ils doivent être pleinement conscients des risques et se demander s’ils sont prêts à assumer la souffrance d’un enfant sujet à de fréquentes crises.










































































































































































































































































