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HSH et VIH au Cameroun : Quand la stigmatisation et la criminalisation sabotent la riposte

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Au Cameroun, malgré les progrès enregistrés dans la lutte contre le VIH dans la population générale, les populations clés notamment, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) restent parmi les plus exposés à l’infection. Criminalisation, stigmatisation et violences entravent leur accès aux services de prévention et de soins, compromettant les objectifs nationaux et mondiaux d’élimination du VIH. Témoignages, analyses d’experts et données officielles révèlent l’urgence d’une riposte plus inclusive.

Un témoignage anonyme : une histoire de résilience au cœur de la stigmatisation

Vivant avec le VIH au Cameroun, X, nom d’emprunt, incarne le quotidien difficile de nombreux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes dans un pays où l’orientation sexuelle demeure un tabou profondément ancré. Dans son témoignage poignant, il décrit un « combat quotidien » contre les stigmates, les discriminations et les violences liées à son orientation sexuelle.

« Personne n’a envie de vivre dans ces conditions, étiqueté, pointé du doigt, chassé », confie-t-il.

X découvre son statut sérologique en 2017, à l’occasion d’une campagne de dépistage. L’annonce, déjà difficile, est aggravée par l’accueil qu’il reçoit dans un centre de santé public. Le médecin qui le reçoit lui tient des propos culpabilisants, mêlant religion et jugement moral : « La Bible dit que vous allez mourir, c’est condamnable ». Profondément choqué, X développe une peur durable des structures sanitaires.

Dès lors, il évite les formations sanitaires classiques, préférant se tourner vers des pharmacies de rue pour traiter ses maux mineurs. Cette rupture avec le système de santé entraîne un retard de six mois avant l’initiation de son traitement antirétroviral. Une période marquée par des symptômes ignorés, une grande détresse psychologique et deux tentatives de suicide.

« C’est à cause de vous que le VIH n’est pas fini », lui lance-t-on parfois, renforçant sa culpabilité et son isolement.

C’est finalement au sein d’une organisation de la société civile que X trouve un premier refuge. Il est orienté vers un centre confessionnel accueillant, où il est reçu sans jugement, « embrassé » et traité avec humanité. Cette prise en charge bienveillante marque un tournant dans son parcours de soins.

Aujourd’hui, X plaide pour une meilleure adaptation des HSH à leur environnement afin de garantir leur sécurité, tout en reconnaissant les efforts du gouvernement en faveur de la reconnaissance des populations clés dans le Plan stratégique national de santé. Son principal vœu reste cependant le renforcement des formations des prestataires de santé afin d’éliminer durablement la stigmatisation et d’impliquer l’ensemble des acteurs dans la riposte au VIH.

Son histoire est loin d’être isolée. Elle illustre les obstacles systémiques auxquels font face les HSH au Cameroun, dans un contexte où la prévalence du VIH demeure alarmante malgré les progrès enregistrés à l’échelle nationale.

La voix des défenseurs des droits : l’analyse d’Ebenezer Munkam

Ebenezer Munkam, directeur des droits humains et du plaidoyer à la Cameroonian Foundation for AIDS (CAMFAIDS), consultant et doctorant en droit international public, décrit la situation des HSH face au VIH comme « préoccupante et marquée par de fortes inégalités ».

Selon lui, les HSH font partie des populations clés les plus touchées par le VIH, avec un taux de prévalence nettement supérieur à celui de la population générale. Pourtant, ils restent insuffisamment atteints par les services de prévention, de dépistage et de traitement. Malgré les avancées techniques portées par le Ministère de la Santé publique et les efforts constants des organisations communautaires, l’environnement social, juridique et sécuritaire continue de freiner l’accès équitable aux soins.

Les barrières identifiées sont multiples et profondément enracinées. Elles sont à la fois structurelles, sociales et institutionnelles. La criminalisation des relations entre personnes de même sexe, notamment à travers l’article 347-1 du Code pénal et l’article 83 de la loi sur la cybersécurité, alimente la peur permanente d’être dénoncé ou arrêté. À cela s’ajoutent la stigmatisation dans les structures de santé, dès l’accueil jusqu’aux prestataires, l’insuffisance de services véritablement « friendly » et sécurisés, ainsi que la peur de la divulgation du statut VIH ou de l’orientation sexuelle.

Les violences policières ou communautaires constituent également un frein majeur, limitant les déplacements vers les centres de santé. Ebenezer Mounkam cite des cas de HSH sous traitement interpellés lors de contrôles, qui n’osent pas réclamer leurs médicaments par crainte de représailles.

« Les conséquences sont directes : évitement des services, retards au dépistage, faible adhérence au traitement, auto-stigmatisation et rupture du continuum de soins (95-95-95) », explique-t-il.

Pour lui, un travail de fond reste indispensable, notamment à travers la formation de tous les personnels impliqués, y compris les agents de sécurité, afin de créer des environnements réellement accueillants et protecteurs.

Dans son rapport 2023, l’ONUSIDA souligne que la criminalisation compromet l’atteinte des objectifs 10-10-10, qui visent à réduire à moins de 10 % la stigmatisation, les violences liées au genre et l’existence de lois discriminatoires.

Des chiffres alarmants : une épidémie concentrée chez les populations clés

Selon les données les plus récentes disponibles en 2025, la prévalence du VIH dans la population générale au Cameroun est estimée entre 2,1 % et 2,7 %, une baisse notable depuis 2018. En revanche, elle demeure dramatiquement élevée chez les populations clés.

Chez les HSH, la prévalence est estimée à environ 20,7 %, selon l’enquête IBBS 2016, des données toujours référencées dans les rapports de l’ONUSIDA et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), faute d’enquêtes plus récentes spécifiques à ce groupe.

Dr Alice Ketcha, cheffe du service de la lutte contre le VIH/Sida au Ministère de la Santé publique, souligne que cette disparité ne s’explique pas uniquement par des facteurs biologiques, mais surtout par des déterminants structurels : accès limité aux services adaptés, stigmatisation persistante et cadre juridique pénalisant.

Par ailleurs, près de 60 % des HSH sont bisexuels, ce qui augmente le risque de transmission au sein de la population générale. Le lien au traitement reste également plus faible chez les HSH, estimé à 88,6 %, contre 93,3 % dans la population générale.

À l’échelle mondiale, l’ONUSIDA alerte dans son rapport 2025 sur la part croissante des nouvelles infections parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, avec une prévalence souvent 11 fois supérieure à la moyenne mondiale. Au Cameroun, malgré des réductions notables des infections, notamment de plus de 70 % chez les jeunes femmes, les HSH demeurent particulièrement vulnérables, compromettant l’atteinte des objectifs 95-95-95.

Avancées et limites de la riposte gouvernementale

Face à cette situation, le gouvernement camerounais met en avant l’inclusion progressive des populations clés dans les stratégies nationales, les partenariats renforcés avec la société civile et l’intégration de services communautaires dans la riposte au VIH.

Depuis 2024, le Plan stratégique national 2024-2030 oriente l’action publique vers l’élimination de l’épidémie d’ici 2030, en réduisant l’incidence, la morbidité, la mortalité et l’impact socio-économique du VIH. Un plan complémentaire 2025-2030 cible spécifiquement l’élimination de la transmission mère-enfant du VIH, de la syphilis et de l’hépatite B.

Parmi les initiatives mises en œuvre figurent la transition vers un algorithme de dépistage à trois tests, recommandé par l’OMS et étendu à l’échelle nationale en 2025, l’enquête CAMPHIA 2024 soutenue par PEPFAR et le CDC, confirmant une baisse de l’incidence de 0,24 % à 0,15 % chez les 15-49 ans, ainsi que la gratuité des services VIH dans le cadre de la Couverture santé universelle.

Ces efforts se traduisent par des progrès globaux : la prévalence nationale est estimée à environ 2,6 % en 2025, contre 2,7 % en 2018 et 3,4 % auparavant. Les nouvelles infections sont passées d’environ 47 958 en 2018 à 17 673 en 2024, et plus de 1,9 million de tests ont été réalisés en 2024.

Cependant, des disparités persistantes chez les populations clés continuent de fragiliser la riposte. La prévalence élevée chez les HSH, le lien au traitement plus faible et le cadre juridique pénalisant limitent l’impact des interventions existantes.

Perspectives internationales et recommandations

L’ONUSIDA et l’OMS sont formels : sans protection effective des droits des HSH, l’élimination du VIH d’ici 2030 restera hors de portée. Les priorités identifiées incluent le renforcement des formations anti-stigmatisation, le soutien financier durable aux organisations communautaires, l’instauration de garanties de non-discrimination et le déploiement d’approches innovantes telles que la PrEP communautaire et l’autodépistage.

« En protégeant les populations clés, on protège toute la société. C’est une question de santé publique, mais aussi de justice sociale et d’humanité », conclut Dr Alice Ketcha.

Ebenezer Munkam appelle, quant à lui, à une riposte fondée sur les droits humains, seule capable de briser le cycle des inégalités et de garantir une réponse durable à l’épidémie.

Mireille Siapje

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