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LA GRANDE INTERVIEW

« Les médecins doivent avoir la possibilité de se former et de compléter leur compétence tous les deux ans »

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Dans cet entretien, le Pr Paul Ndom, spécialiste en oncologie médicale revient sur les défis liés à sa profession et donne quelques conseils aux jeunes médecins

Quelle appréciation faites-vous de la formation des médecins aujourd’hui au Cameroun ?

J’ai été formé dans le Centre universitaire de sciences de la santé (Cuss). C’est un établissement qui est né en Afrique où il n’y avait même pas beaucoup de structures de formation. Nous avons été formés dans ce centre et nous sommes fiers d’être des élèves de ce centre parce que notre façon de nous former à un peu évolué.  Nous avons une façon de comprendre la médecine. Quand elle évolue, il y a certains aspects qu’on peut dire ça mérite un changement pour retrouver l’ancienne formation et ça c’est important. Mais, il y a des aspects qui méritent d’être révisés pour ne pas oublier l’ancienne médecine qui a formé des grands dans la médecine au Cameroun. Je sais que ça va aller puisque c’est encore nous les formateurs, qui vont appliquer la formation que nous avons reçue et je sens même que le changement est déjà là.

Qu’est-ce qui vous a motivé à devenir oncologue ?

Lorsque vous travaillez avec votre cœur, il y a des choses qui vous frappent. J’ai vu les malades du cancer abandonnés, on n’osait pas s’approcher de ces malades, d’abord parce que c’est une maladie qui n’est pas bien connue, qui n’était pas bien connue, d’autre part c’est une maladie grave qui n’avait pas un traitement évident, donc on n’osait pas s’intéresser à cette médecine. Ensuite, c’est une médecine qui ne donne pas l’argent comme les autres maladies dont on n’aime pas aller travailler là où on n’a pas d’argent. Il y a plusieurs raisons, il n’y avait pas d’oncologues à l’époque où j’ai embrassé l’oncologie, mais j’ai été frappé par la façon dont on gérait les malades du cancer. Je peux vous décrire. On fait la ronde, on a à peu près une vingtaine de personnes à suivre.  Chaque fois, la veille, avant d’arriver à la salle des malades du cancer, le grand professeur se retirait, il laissait son assistant continuer la ronde, et cet assistant n’arrivait même pas souvent à la fin de la ronde. On programmait la suite ultérieurement. Et ça ne s’est pas passé une fois, pas deux fois, mais plusieurs fois. Mais j’ai dit pourquoi on abandonne toujours les malades dans cette salle. Donc, j’ai compris qu’il y avait un problème. Or, un médecin doit s’occuper de tous les malades. J’ai compris qu’il peut avoir un problème de compétence.  Mais au moins il faut leur dire bonjour. Parfois ce bonjour n’arrivait pas et les malades nous jugeaient. Donc j’ai décidé de m’occuper de ces malades qui étaient souvent abandonnés. Mais c’est involontairement qu’ils étaient abandonnés, parce que les médecins à l’époque, les professeurs à l’époque n’avaient pas beaucoup d’assistants, ils étaient très occupés. 

 J’ai eu la chance de travailler avec ces grands professeurs qui regardaient quand même le cancer d’un seul œil, pas avec deux yeux. Et là on est en 1983, cette année, j’obtenais mon diplôme de médecin généraliste. Je pouvais être assistant de tous ces professeurs-là. Mais vu ma jeunesse ce n’est pas tous les professeurs qui m’ont  m’accueilli, mais j’ai été reçu par de grands professeurs.  Plusieurs années après avoir fait la médecine, j’ai travaillé dans la plupart des localités au Cameroun. J’ai fait de la médecine. On m’a affecté dans une localité qu’on appelle Dzeng, c’est dans le Nyong-et-So’o. J’ai travaillé là-bas deux ans avant de chercher à me spécialiser. Donc, c’est deux ans de formation sur le terrain et j’ai eu l’opportunité de découvrir l’oncologie qui n’était même pas connue. Pas seulement au Cameroun, même à l’étranger, on ne savait pas ce que c’était l’oncologie. J’ai joué sur cette carte pour convaincre même les Français qui m’ont donné la bourse pour aller en France. Ils voulaient que j’aille faire la cancérologie, je leur ai dit que non, ce n’est pas la cancérologie que je veux, je veux l’oncologie. Comme ils ne comprenaient pas la différence entre l’oncologie et la cancérologie, ils m’ont donné le diplôme, ils ont écrit oncologie médicale alors qu’il y avait une bourse pour la cancérologie dont il y avait une différence de deux ans. Parce que pour la cancérologie, la formation c’était deux ans, l’oncologie médicale c’était quatre ans. Donc je suis parti pour quatre ans et arrivé là-bas, j’ai trouvé qu’il y avait d’autres opportunités. J’ai poussé trois ans de plus pour mériter bien ma formation, pour travailler avec eux et ils ne voulaient pas me lâcher parce qu’ils ont compris moi-même que j’étais apte à cette discipline. Donc ils m’ont gardé deux ans de plus. Mon patron de France est venu voir pourquoi je tiens à rentrer au Cameroun. Il a acheté son billet d’avion, première classe, il a séjourné à l’hôtel Hilton. Il m’a dit, docteur, je suis chez toi dans une semaine. Ma motivation c’est que je voulais m’occuper de mes frères, de mes sœurs, de mes compatriotes  au Cameroun. Quand il a compris, il a laissé un message à l’ancien DG de l’hôpital général. Il lui a dit, si vous n’avez pas besoin du docteur Ndom sachez que je lui ai réservé une place d’assistant dans mon hôpital et il a refusé de venir. Le DG à l’époque avait compris que je suis partant s’il me dit non. Parce que j’avais déjà fait deux ans, on ne m’avait rien proposé. Il a compris qu’on n’a pas besoin de moi et il voulait. Donc la motivation est là. J’ai laissé un poste d’assistant en France et je suis venu au Cameroun pour m’occuper de mes frères et sœurs.

Quels défis avez-vous rencontré en tant qu’oncologue au Cameroun ?

Du premier jour jusqu’à présent, on n’a fait face à des défis. Et lorsque vous êtes motivé, une réelle motivation, ce défi, vous le balayez d’un revers de la main. Le premier défi c’est pendant la formation.  Les conditions étaient très difficiles. Mais, il faut dire que nous avons eu de la chance, étant formés au Cuss. Quand j’étais étudiant, il y avait un véhicule qui nous prenait pour nous amener au lieu de stage et qui nous ramenait. A la cité universitaire, le repas était presque gratuit. On lavait nos habits, on les repassait deux fois par semaine. Le repas, avec la bourse qu’on avait, ça nous permettait de nous gérer. Vers la fin de ma formation, c’est là où on a commencé à voir que la bourse était partie. On ne pouvait plus manger à notre faim, on commençait déjà à ramer. Donc on comprend que les moyens ont diminué au niveau de l’enseignement. Donc voilà un des défis qui nous a beaucoup marqués à la fin de notre formation, lorsque la cité universitaire ne pouvait plus nous accueillir dans de bonnes conditions. Puis, il fallait maintenant se battre pour terminer notre formation.

D’autres défis dans le cadre de la pratique de la médecine ?  

J’ai dû traverser plusieurs défis. Le premier défi, c’est les ressources humaines. Je rentre en colloque médicale, on ne comprend même pas de quoi il s’agit. Donc, je ne peux pas aller au ministère de la Santé leur dire que j’ai besoin d’un assistant. Personne n’a ma formation, les infirmières ne sont pas formées. Donc,  mes demandes rentraient non satisfaites, parce qu’ils ne comprenaient pas de quoi il s’agit. Pourquoi je parle de l’oncologie médicale. Je n’ai convaincu aucun responsable pour m’affecter du personnel. J’ai dû former mes infirmières. Quant aux médecins, j’ai commencé à les former sur le tas, mais il a fallu attendre au moins une dizaine d’années pour que ça puisse aboutir. J’étais seul, mais vous ne savez pas comment je suis heureux maintenant, parce que chaque année, on envoie une dizaine d’assistants, une dizaine de médecins généralistes pour se former en oncologie. Alors que pendant dix ans, je n’ai même pas eu un assistant. Vous pouvez imaginer, les ressources humaines étaient tout un problème. Il y a aussi la ressource matérielle.  De plus, les médicaments sont toujours un gros problème. On ne les trouve pas dans le commerce, on ne les trouve pas dans les officines en ville. Il a fallu attendre plusieurs années pour que ces médicaments commencent à arriver dans les pharmacies. Mais,  lorsque les pharmaciens achetaient ces médicaments, il n’y avait pas de malades, ou les malades n’avaient pas de moyens. Ces produits étaient périmés, et j’ai été même parfois agressé verbalement pour dire comment je prescris, et quand on achète, les malades ne viennent pas prendre les produits, les produits se périment. Donc il a fallu du temps.  Je me suis même associé à ces combats, puisque j’ai dû créer une association qu’on appelle  Sochimio, qui se battait pour avoir des médicaments à bon prix pour les malades de cancer, parce que ces malades n’arrivaient pas à se soigner.

Dans le cadre du traitement, il fallait être patient avec le malade. Donc en oncologie,  ne venait là-bas que celle qui a d’abord appris ces petits gestes, auprès de moi, auprès des anciennes infirmières, pour que la perfusion reste sur place. Je me réjouis, j’ai des infirmières que j’ai formées, elles sont restées là pendant 10-15 ans et étaient devenues comme mes assistants, parce qu’elles avaient compris surtout notre approche du malade de cancer.  Il faut savoir accueillir un malade atteint de cancer, pour qu’il se sente guéri. Donc ce sont ces éléments qui nous faisaient avancer en oncologie. Il fallait éduquer les malades qui arrivaient, c’est aussi toute une formation. Donc tout ça, ça a permis d’avancer, de relever certains défis en ce qui concerne les ressources humaines. On constate que cette condition n’est pas facile. Moi je me dis, comment rester exigeant, motivé, comment rester motivé face à toutes ces exigences-là, ce n’était pas facile.

Au regard de tous ces défis, comment rester motivé dans un domaine aussi exigeant ?

Il faut prendre  les malades du cancer comme vos frères, comme vos sœurs. Vous prenez ces malades comme ceux qui n’attendent que de vous pour guérir. Donc c’est tout ça qui fait que je suis resté branché dans le combat. Et quand tu comprends dès le départ que le combat c’est toi qui dois le mener et non personne d’autre, c’est ça qui motive. Donc on ne peut pas lâcher des malades sans qu’on puisse résoudre ce problème dont je vous ai parlé. Il ne faut pas les abandonner, il faut savoir les accueillir. L’accueil des malades le soigne à plus de 70-80%. Donc quand tu l’accueilles, tu lui expliques quel combat il vient affronter dans votre service. Il s’apprête à embrasser ce combat et à la fin il se rend compte que c’était effectivement un combat. Même s’il ne le gagne pas, il a vu que c’était difficile et il s’est battu. Parce que sinon le malade ne va pas sortir 100 000 Fcfa, 200 000 Fcfa pour acheter les médicaments si tu ne lui expliques pas comment vous ne fabriquez pas ces médicaments au Cameroun, pourquoi ces médicaments sont importés à un coût très élevé, c’est toute une formation. Et ça j’avais prévu dans mon service un espace pour expliquer à ces malades. Quand ils arrivaient, ils attendaient leur perfusion, mais ils recevaient d’abord des cours où on leur disait ça va se passer comme ça. Donc toute cette formation leur permettait d’affronter à la fois la maladie,  le traitement et le coût des médicaments. Et même au début de mes consultations, il fallait dire aux malades où ils partaient. Et quand j’étais dans mon bureau en consultation au rez-de-chaussée, mon bureau d’hospitalisation était au troisième étage. Je faisais la navette entre le rez-de-chaussée et le troisième étage pour aller surveiller la perfusion qui passait pour que la perfusion ne passe pas à côté. Il fallait montrer aux infirmières que vous allez remonter, s’assurer qu’elles sont à côté du malade pour que la perfusion ne saute pas. Donc c’est toute cette formation qui a permis à mes infirmières de comprendre qu’on ne laisse pas un malade perfuser sans surveillance. Ensuite, le malade doit comprendre que le professeur va passer, vérifier que la perfusion est en place. C’est tout un combat, du rez-de-chaussée au troisième étage. Vous faites cette démarche pendant au moins 10 à 15 fois par jour. Donc voilà le combat que j’ai dû mener. Lorsque j’ai arrêté ça, j’ai commencé à prendre des kilos parce que c’était mon seul cadre de sport (rires). Il fallait faire comme ça. Donc voilà, je me réjouis de voir comment ce problème a été résolu.

Quels sont les souvenirs ou réalisations dont vous êtes les plus fiers ?

Mon premier grand souvenir, c’est quand j’étais assistant en pédiatrie. Il y avait un enfant qui avait une atrésie de l’atrésie de l’œsophage. Il n’arrivait pas à avaler. Cet enfant a été évacué pour la France. Et au moment de partir, la famille était en retard. Celui qui devait accompagner le malade, ce n’était pas moi, mais le malade était dans ma salle. Ce que j’ai fait, j’ai pris les vêtements de l’enfant, j’ai pris l’ambulance, j’ai emmené le malade à l’aéroport. Parce que cet enfant était en train de mourir. Je l’ai emmené à l’aéroport. Et quand la famille est venue, on leur a dit, votre enfant est parti en France. Allez le trouver à l’aéroport avant qu’ils ne prennent l’avion. Cet enfant, les gens voulaient l’abandonner. Parce que quand un enfant ne peut pas avaler, il est sorcier. Cette fillette-là a 38 ans aujourd’hui, elle a 4 enfants. Elle m’a reconnu à la télé et elle a dit à ses parents, allez dire merci au professeur. Il est professeur maintenant. Donc quand on vient me voir, 38 ans après, on me dit, tu avais soigné un enfant. Je ne me rappelais plus. Donc ce sont les parents qui m’ont rappelé comment j’avais fait pour que leur enfant puisse voyager.

Mais quant aux autres souvenirs, les malades du cancer ne font que me rappeler ce que j’ai pu faire. Il y a un Seigneur qui soigne les malades. Moi je ne fais qu’accompagner ces malades à recevoir les dons que le Seigneur leur envoie à travers moi. Donc j’ai vu plusieurs malades. Et ce que je vous dirai, c’est qu’un jour, un de mes patrons, un professeur, vous l’avez peut-être connu, père à son âme,  m’envoie une malade, parce que ça fait trois fois qu’il  veut l’amener au bloc, ça échoue. Et les assistantes de ce professeur savent ce qui s’est passé. Donc j’ai pris la malade, j’ai fait sa chimio et la malade a guéri. C’était une tumeur au niveau de l’utérus. Elle a guéri et cette malade devait bénéficier d’une hystérectomie, on allait enlever tout l’utérus. Je l’ai soigné et cette malade a pu faire un enfant. Son mari et elle-même sont venus me voir à l’hôpital général. Donc il y a plein de résultats comme ça, où je n’ose même pas en parler parce que ce sont les œuvres du Seigneur. Et je voudrais que les malades comprennent que nous sommes là pour accompagner les miracles du Seigneur. Nous ne soignons pas, on les accompagne au traitement. Qu’ils ne nous en veulent  s’il y a des échecs, ils s’adressent à leur Seigneur pour les soigner. Nous, on essaye de les accompagner. Donc ils mènent leur combat, nous les assistons seulement.

Quel est le conseil que vous leur donnez?

Je pense que le message que je peux laisser aux jeunes oncologues que nous avons formés, on ne forme pas un oncologue tout seul. Il y a des collègues qui ont contribué à cette formation. Je voudrais leur dire merci. Et le conseil que je peux leur donner, vraiment, ce problème d’accueil est primordial. Ça veut dire que dans tous les services d’oncologie, il faut bien organiser l’accueil des malades. Ce n’est pas seulement le médecin, ce n’est pas seulement l’infirmière, toute l’équipe, même le balayeur. Quand il voit un malade atteint de cancer qui arrive, qui n’a même pas de force pour se déplacer, il faut savoir lui trouver une chaise roulante très vite, sans qu’il demande même. Donc c’est l’accueil qui me paraît un problème. Deuxièmement, ces études, ce travail multidisciplinaire, on ne doit plus travailler seul. Demandez le cadre qu’il vous faut pour pouvoir être en groupe et faire la médecine, celle qu’on apprend maintenant. Et troisièmement, éparpiller les spécialistes sans leur donner l’occasion de se regrouper. Souvent, ce n’est pas bien. Donnez les moyens pour que les oncologues et même d’autres spécialistes puissent se regrouper pour pouvoir décider ensemble. Ensuite, trouvez des moments où vous regroupez les médecins pour qu’ils parlent ensemble. Le Ministère de la Santé doit pouvoir donnez l’occasion aux médecins, tous les deux ans, d’avoir une petite formation continue sur un aspect qui les intéresse. Tu veux une petite formation en oncologie, qu’on te donne. En anatomopathologie, en biologie, qu’on vous donne cette possibilité de vous former. Libérez vos médecins pendant au moins deux mois pour aller se former, pour compléter les compétences. C’est quelque chose qui est primordial. Et qu’on comprenne que le médecin, l’oncologue, a besoin de moyens pour pouvoir faire son travail. Et qu’on le lui donne. Parce que nous avons travaillé, à un moment donné, dans des conditions difficiles, pour lesquelles je n’aimerais pas que mes jeunes oncologues se retrouvent encore dans cette difficulté-là. De plus, les médecins oncologues doivent soigner leurs malades vraiment, sans avoir à résoudre ce problème d’argent.

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📰 Dernière parution : Echos santé n°1388 du vendredi 17 avril 2026

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