Gratuité des soins, plateaux techniques modernes, nouveaux traitements miracles… Le Cameroun a déroulé la panoplie biomédicale pour éradiquer la tuberculose. Pourtant, près de 10 000 malades échappent chaque année au système de santé. A la veille de la célébration de la 33ᵉ Journée mondiale de lutte contre la tuberculose, le ministre de la Santé publique, le Dr Manaouda Malachie, a voulu poser des chiffres sur une réalité trop longtemps restée dans le flou.
Ils sont près de 10 000 à errer chaque année dans l’angle mort du système de santé camerounais. Dix mille patients atteints de tuberculose que le pays attend mais ne trouve pas. Ce chiffre, tiré du contraste entre les 36 466 cas estimés et les 26 924 cas notifiés en 2025, donne la mesure du défi : comment vaincre une maladie quand un quart de ceux qui en souffrent échappent à tout diagnostic ? A la veille de la célébration de la 33ᵉ Journée mondiale de lutte contre la tuberculose, le ministre de la Santé publique, le Dr Manaouda Malachie, a voulu poser des chiffres sur une réalité trop longtemps restée dans le flou. « L’incidence estimée est de l’ordre de 132 nouveaux cas pour 100 000 habitants, soit environ 36 466 nouveaux cas attendus », a-t-il déclaré depuis Yaoundé. La mortalité, elle, reste préoccupante avec 17 décès pour 100 000 habitants. Derrière ces données, c’est un système de santé qui interroge son propre fonctionnement. Car si le diagnostic et le traitement sont officiellement gratuits, l’accès aux soins continue de buter sur des obstacles que la seule technique médicale ne suffit pas à lever.
L’étude menée par André Nana Yakam et ses collaborateurs à Douala entre 2011 et 2012 avait déjà mis en lumière une réalité troublante : près de 80 % des patients tuberculeux ne fréquentent pas le centre de diagnostic et de traitement (CDT) le plus proche de leur domicile. Une désorganisation qui alourdit le parcours de soins et retarde la prise en charge. « Très peu de patients reconnaissent les symptômes de leur maladie », notaient les chercheurs, soulignant la méconnaissance des signes cliniques et la complexité des itinéraires thérapeutiques, souvent jalonnés d’automédication, de consultations infructueuses dans le privé, voire de détournements opérés par certains personnels de santé.
La Dre Temgoua Carolle Kitio, sociologue de la santé au ministère, éclaire cette dimension sociale longtemps négligée. « Une maladie devient un problème social lorsque les représentations collectives, les normes et les structures sociales modifient la manière dont elle est vécue et traitée », explique-t-elle. La tuberculose cumule les stigmates : contagiosité, association historique à la pauvreté, lien avec le VIH. Dans les familles, elle est parfois vécue comme une menace pour la survie du groupe. Dans les quartiers, la promiscuité des habitats populaires – ces zones de Douala où l’incidence peut atteindre 482 cas pour 100 000 habitants, soit cinq fois la moyenne – alimente la peur et le rejet.
Le genre, également, constitue un prisme d’analyse déterminant. Les hommes, souvent socialisés dans le déni de la douleur, consultent tardivement et interrompent fréquemment leur traitement pour reprendre le travail. « Dans nos sociétés, les hommes sont perçus comme les principaux pourvoyeurs économiques », souligne Dre Temgoua. Le traitement peut durer six mois ou plus : certains l’interrompent pour continuer à travailler, ce qui augmente les risques d’échec ou de rechute. » Les femmes, elles, subissent d’autres vulnérabilités : dépendance économique, charge domestique, risque de répudiation. La maladie peut les disqualifier socialement, les rendant incapables, aux yeux de leur entourage, de tenir leur rôle d’épouse ou de mère.
La tuberculose multirésistante (TB-MR) cristallise ces difficultés avec une acuité particulière. Le rapport 2024 du Programme national de lutte contre la tuberculose (PNLT) est sans appel : sur 650 personnes attendues avec une TB-MR, seules 133 ont été mises sous traitement, soit un taux de mise sous traitement de 70,7 %. Derrière ce chiffre, des hommes et des femmes qui refusent les soins, nient leur maladie ou décèdent avant même d’avoir commencé à se soigner. « Il existe plusieurs causes : le refus de traitement, le déni de la maladie, le décès avant la mise sous traitement », confirme Dr Makondi Danielle épse Nkoa, chef de l’unité TB-MR au PNLT.
Face à ces obstacles, le Cameroun a néanmoins structuré sa riposte. Le ministre a rappelé l’existence d’un réseau diagnostique hiérarchisé comprenant 340 centres de microscopie fonctionnels, 75 plateformes GeneXpert, 56 dispositifs TB-LAMP, 35 équipements TRUENAT et deux laboratoires spécialisés. L’ambition est claire : réduire les délais diagnostiques et améliorer la qualité de la prise en charge. Parallèlement, le gouvernement maintient la gratuité des médicaments antituberculeux, « traduisant la volonté affirmée du chef de l’État de renforcer les politiques sociales et de progresser vers la couverture santé universelle », a insisté le Dr Manaouda Malachie.
Mais la gratuité affichée ne signifie pas l’absence de coûts pour les ménages. Les dépenses indirectes – transport, nutrition, pertes de revenus – restent un frein puissant à l’observance thérapeutique. « Les ménages supportent encore des coûts indirects significatifs, compromettant parfois l’adhésion au traitement et l’objectif d’élimination des coûts catastrophiques », a reconnu le ministre, pointant l’un des angles morts de la politique sanitaire.
Les nouveaux protocoles thérapeutiques apportent néanmoins une lueur d’espoir. Soixante et un patients sont aujourd’hui sous traitement court BPaLM, une thérapie de six ois exclusivement orale, bien mieux tolérée que les anciens schémas comportant des injections douloureuses. « C’est un traitement très plébiscité de par sa courte durée et son efficacité », se réjouit Dr Makondi. Le défi est désormais celui du passage à l’échelle : comment faire bénéficier l’ensemble du territoire de cette avancée majeure ?
La réponse, pour le PNLT, passe par un renforcement des stratégies communautaires. Vingt-deux accompagnateurs psychosociaux (APS) sillonnent déjà le pays pour aider les patients à observer leur traitement, les soutenir psychologiquement et rechercher les perdus de vue. « Nous travaillons avec les APS, chargés d’aider les malades à l’adhérence thérapeutique et de rechercher les perdus de vue », détaille Dr Makondi. En 2025, les activités communautaires ont contribué à 14,7 % de la notification des cas.
Pourtant, ces efforts se heurtent à un contexte de ressources limitées. Le ministre l’a reconnu en marge de son discours : des inquiétudes persistent sur les retards de cofinancement de l’État et la suspension de certaines aides internationales. Interrogée sur la capacité du programme à assurer la continuité des soins pour les 133 patients sous traitement et à partir à la recherche des 462 patients manquants, Dr Makondi a tenté de rassurer : « Le PNLT pourra assurer la continuité des soins de ses malades diagnostiqués et faire la recherche des patients à travers les stratégies qu’il a déjà mises en place. » Une réponse qui, pour rassurante qu’elle soit, laisse entière la question de la soutenabilité financière à moyen terme.
Déclaration d’Abuja, réunion de haut niveau des Nations unies, objectifs de couverture santé universelle : les engagements internationaux ne manquent pas. Les participants à la réunion d’Abuja du 11 décembre 2024, représentant 22 pays africains, ont rappelé « que la tuberculose reste la maladie infectieuse la plus mortelle en Afrique, faisant 400 000 morts par an ». Ils ont plaidé pour un financement national accru, une meilleure implication du secteur privé, et l’intégration de la lutte antituberculeuse dans les régimes d’assurance maladie.
Au Cameroun, l’année 2025 constitue « un point d’inflexion stratégique », selon le ministre, avec la revue du Plan stratégique national 2024-2026 et la préparation du cycle 2027-2030. L’objectif est clair : « Inscrire durablement la lutte contre la tuberculose dans les soins de santé primaires et dans la dynamique de la couverture santé universelle. »
Mais pour que cette ambition ne reste pas un vœu pieux, encore faudra-t-il lever les obstacles qui, du domicile du patient au centre de diagnostic, continuent de freiner l’accès aux soins. Car la tuberculose, maladie bactérienne, est aussi un fait social total. Elle révèle, comme le dit Dre Temgoua, « notre rapport collectif à la maladie, entre peur de la contagion, association à la pauvreté et moralisation des comportements ».
Les efforts techniques – plateformes de diagnostic, nouveaux traitements – sont indispensables. Mais sans une prise en compte résolue des déterminants sociaux, sans une lutte déterminée contre la stigmatisation, sans un financement pérenne et sans une information accessible à tous, la tuberculose continuera de tuer en silence ceux que le système de santé ne voit pas. Et les 10 000 invisibles de chaque année resteront, pour longtemps encore, le miroir tendu à nos insuffisances collectives.
Bertrand Kampoer, directeur exécutif de l’ONG FIS Cameroun, le résume avec force : « La tuberculose se soigne. Mais pour qu’elle se guérisse, il faut d’abord que le malade ose franchir la porte du centre de santé, et que cette porte ne s’ouvre pas sur un jugement social. » Un combat qui dépasse la médecine pour interroger la société tout entière.













































































































































































































































































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