Le Séminaire de sensibilisation sur la sécurité materno-natale, organisé par l’association Jaydah Precious Heart sous la direction de Victoire AROGA, a brisé le silence autour de l’Infirmité Motrice Cérébrale (IMC), ce 25 avril 2026 à Yaoundé.
Au Cameroun, l’arrivée d’un nouveau-né est traditionnellement une fête. Pourtant, pour de nombreuses familles, cette joie se mue en une lente agonie silencieuse lorsque les premiers signes de l’Infirmité Motrice Cérébrale (IMC) apparaissent. Ce handicap, souvent perçu à tort comme une malédiction mystique dans nos contrées, a été le cœur d’une réflexion dense et nécessaire sous l’impulsion de l’association Jaydah Precious Heart. « L’information peut sauver des destins », a marteléVictoire Aroga, Présidente de l’association, en ouvrant les travaux par un récit qui a ému l’assistance : celui de la petite Gilda, dont le départ précoce a transformé la douleur d’un père en un combat national pour la prévention.
L’Infirmité Motrice Cérébrale est un trouble permanent du mouvement et de la posture, dû à une lésion du cerveau en développement du fœtus ou du nourrisson. Autrement dit, c’est le cerveau qui commande tout. Lorsqu’il est endommagé pendant la grossesse, à la naissance ou dans les premiers mois de vie, il ne peut plus commander correctement les membres. Ces troubles sont permanents mais non évolutifs : la lésion ne s’aggrave pas avec le temps, mais les séquelles, elles, restent installées à vie. En Occident, l’IMC touche environ 2 à 3 % des naissances. Au Cameroun, les chiffres sont malheureusement plus alarmants. En effet, l’accès aux soins spécialisés reste limité, et les familles se heurtent à un mur de stigmatisation. « Trop de familles vivent encore ce handicap comme une fatalité ou une malédiction, alors que l’information peut sauver des destins », a martelé Victoire AROGA, Présidente Fondatrice de Jaydah Precious Heart, en ouverture des travaux.
Derrière chaque association se cache une histoire faite d’épreuves et de douleurs profondes. Celle de Jaydah Precious Heart ne fait pas exception. « Il y a exactement deux ans, la petite Gilda nous quittait. Cette association est un hommage direct à notre précieuse Gilda. Son prénom est un signe d’amour, et le mot “Heart” – cœur – représente la compassion qui guide chacune de nos actions », a confié la présidente, la voix empreinte d’émotion.
Ainsi, née d’une épreuve personnelle – celle d’un jeune homme confronté à l’infirmité de son propre enfant – l’association s’est donné une mission claire : informer et sensibiliser pour éviter que d’autres familles ne vivent la même tragédie. « Notre mission est claire : informer et sensibiliser pour éviter que d’autres familles ne vivent la douleur de perdre un enfant ou de voir sa santé déclinée par des facteurs évitables », a-t-elle ajouté.
Comprendre les causes : un diagnostic sans complaisance
Puis, place aux experts. Le Dr Peguy OMBEMOU, gynécologue spécialiste, a détaillé sans détour les trois grandes périodes de risque. Pendant la grossesse d’abord : « La malnutrition de la maman, le manque d’apport en fer et acide folique, ou des infections liées à l’hygiène ou à l’environnement » sont des facteurs majeurs. Ensuite, les toxiques : « L’alcool, le tabac et surtout l’automédication. Ne prenez jamais de médicaments sans prescription médicale. Certaines substances détruisent littéralement le cerveau du fœtus », a-t-il averti. À la naissance, le danger vient de l’asphyxie néonatale : « le manque d’oxygène quand l’enfant ne crie pas tout de suite » ainsi que de la prématurité et des accouchements prolongés. Enfin, après la naissance, les traumatismes crâniens, les méningites et surtout le paludisme cérébral constituent les principales menaces. « Le paludisme cérébral reste la première cause d’infirmité mentale et cérébrale dans notre contexte », a insisté le Dr OMBEMOU.
Par ailleurs, le Dr Felix N. ANUBODEM, gynécologue obstétricien, a apporté un éclairage complémentaire sur la période d’intervalle libre. « Dans la paralysie cérébrale, les signes sont rarement visibles à la naissance et dans les premières semaines de vie, car il existe une période d’intervalle libre de 4 à 7 mois », a-t-il expliqué. C’est vers 6 ou 7 mois que la mère constate que l’enfant ne tient pas sa tête, ne s’assoit pas, alors qu’avant il paraissait normal. « C’est précisément pendant cette période qu’on peut agir pour prévenir ou récupérer un enfant atteint de paralysie cérébrale », a martelé le Dr ANUBODEM.
Prévention et diagnostic précoce : la fenêtre des possibles
Le Dr Catherine MENENGUE, experte en santé publique, a pris le relais pour insister sur les mesures de prévention. « Les enfants à risque de paralysie cérébrale doivent être suivis chaque mois à partir de 3 mois, pour détecter précocement les symptômes », a-t-elle recommandé. Elle a également plaidé pour un meilleur suivi des grossesses : « S’adresser aux professionnels – gynécologues, sages-femmes, accoucheuses formées par l’État – plutôt qu’aux conseils de quartier. » En outre, elle a souligné l’importance de la vaccination et de la lutte contre le paludisme : « Dormir sous moustiquaire, fermer les fenêtres dès 16h et assainir l’environnement pour protéger les enfants du paludisme cérébral. » Car une simple infection non traitée peut aggraver une lésion cérébrale existante. « Ces enfants atteints de paralysie cérébrale, s’ils attrapent une infection, celle-ci aggrave davantage leur état. Cela va accroître leur paralysie », a renchéri le Dr ANUBODEM.
Le poids de la stigmatisation : des mamans brisées, puis debout
Cependant, le combat ne se limite pas aux soins. La parole a ensuite été donnée aux mamans. Beri Courage, participante, a témoigné de l’épuisement et de l’isolement des familles. « Les mamans d’enfants malades sont souvent épuisées et isolées », a-t-elle confié, dénonçant les regards et les mots qui blessent. « Cessons de stigmatiser ces enfants en les appelant “enfants serpents” ou “enfants lézards”. Ce sont nos enfants. Ils ont besoin d’un engagement qui va au-delà du financier : un engagement spirituel et émotionnel. » De son côté, une autre participante – dont le nom n’a pas été communiqué – a salué l’initiative de l’association : « Enfin quelqu’un parle de nos souffrances. On nous cache trop de choses. Aujourd’hui, je repars avec des outils concrets. »
L’état des lieux au Cameroun : des défis colossaux
Les experts ont ensuite dressé un constat alarmant. L’âge moyen du diagnostic de l’IMC au Cameroun se situe entre 2 et 4 ans. Or, plus le diagnostic est tardif, moins la rééducation est efficace. « L’objectif est d’atteindre un diagnostic beaucoup plus précoce », a plaidé le Dr MENENGUE. De plus, l’imagerie cérébrale (IRM ou scanner) n’est disponible qu’à Yaoundé et Douala. « Des patients viennent de l’Extrême-Nord, de Garoua, et même d’autres pays. L’objectif est d’avoir au moins une IRM par région », a expliqué le Dr ANUBODEM. Autre difficulté : le nombre très insuffisant de kinésithérapeutes. Seulement deux grands centres pour handicapés existent à l’échelle nationale. « La demande est énorme », a regretté l’expert. Enfin, la prise en charge financière repose entièrement sur les familles. « C’est très lourd. Il faut intégrer la paralysie cérébrale dans l’assurance maladie », a plaidé le Dr MENENGUE. Sans oublier la sensibilisation du public : récemment, un enfant atteint d’IMC a été abandonné près du DAC municipal. Des passants l’ont recueilli et amené à l’hôpital. « Des campagnes nationales sont nécessaires pour dire que ces enfants sont comme les autres », a insisté le Dr ANUBODEM.
En définitive, le diagnostic précoce de l’infirmité motrice cérébrale reste la condition d’une rééducation efficace, grâce à la fenêtre d’opportunité offerte par la plasticité cérébrale avant l’âge de 2 ans. La prise en charge doit être globale : médicale, rééducative, psychologique, sociale et scolaire. « Je réitère notre volonté d’accompagner l’État dans cette mission. Que nos recommandations de ce jour servent à améliorer les politiques publiques de santé sur toute l’étendue du territoire national », a conclu Victoire AROGA, avant d’inviter l’assemblée à une photo de famille. L’association Jaydah Precious Heart a déjà accompagné trois familles, mené trois campagnes de proximité et mobilisé trente bénévoles. Mais le chemin est encore long. Car comme l’a si bien dit la présidente : « L’apprentissage de la santé est un engagement collectif. » Désormais, plus aucune mère ne pourra dire qu’elle ignorait.










































































































































































































































































