Cameroun: l’interview du Dr Marie-Solange Ndom Ebongue

« La parité genre ne devrait pas seulement être un slogan » 

Conseiller médical à l’hôpital Laquintinie de Douala, par ailleurs Présidente de l’Association des médecins du Cameroun « MEDCAMER », elle  donne son point de vue sur  la place de la femme dans le système de santé au Cameroun.

Au Cameroun très peu d’hôpitaux publics sont dirigés par les femmes, qu’est ce qui d’après vous explique cette situation ?

Avec un petit sourire ironique en coin, je répondrai que les nominations sont discrétionnaires… Mais plus sérieusement, je n’y trouve aucune explication pertinente, quand on sait que les femmes sont majoritaires dans le secteur de la santé, avec des compétences abondantes et diverses, aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. C’est l’occasion d’inviter la gente féminine à s’investir davantage dans les différentes sphères de décisions pour pouvoir de l’intérieur impulser le changement. Quant aux décideurs, je les invite à jeter un regard plus objectif sur les femmes, en tenant compte de leurs capacités et de leurs aptitudes à gérer, plus que de leur genre. A la fin, elles ne demandent qu’à servir le pays avec dévouement et abnégation.

Vous êtes depuis quelques mois, conseiller médical à l’hôpital Laquintinie de Douala, un poste important au sein de cette formation sanitaire, quels sont vos challenges ?

Cette formation sanitaire est l’hôpital de 2ème catégorie le plus important et le plus grand du Cameroun. Bâti sur plus de 9 hectares, avec plus de 1200 personnels, dont 153 médecins parmi lesquels on dénombre 19 enseignants, et 489 paramédicaux.  C’est dire que les challenges sont nombreux. Le premier challenge est la gestion des ressources humaines, de ma posture de femme qui plus est jeune. J’en profite pour remercier la hiérarchie pour cette confiance.  Il faut savoir diriger avec tact et fermeté, faire preuve de beaucoup de diplomatie et de professionnalisme pour obtenir les résultats escomptés. Les autres défis liés à ce premier pan trouvent leur fondement dans la vision impulsée par le Ministère de la Santé Publique (Minsante) et déclinée en stratégie par la haute hiérarchie de l’hôpital. Notre action s’inscrit donc logiquement dans le prolongement de cette stratégie.

Il s’agit pour nous de travailler à l’amélioration de notre offre de soins à travers le repositionnement du patient au cœur de nos préoccupations. Cela passe par le développement des valeurs d’empathie et d’affabilité pour une meilleure expérience de nos patients sur leur parcours de l’accueil à la sortie.  Cet humanisme ne concerne pas seulement le requérant des soins, la personne a lui aussi besoin d’une attention particulière, besoin de se sentir écouté, respecté, compris afin de pouvoir donner le meilleur de lui-même. Ma mission est de pouvoir entretenir une cohésion entre les différents corps de métiers, les différentes catégories sociales afin que chacun soit fier de faire son travail. Car tous les maillons de cette chaine de soins sont essentiels, du technicien de surface à l’administrateur. Nous sommes tous des joueurs d’une même équipe. De ce fait, nous avons l’obligation de nous respecter mutuellement et de composer ensemble pour atteindre notre but commun : la bonne prise en charge des patients.

Le deuxième challenge vise plus de Professionnalisme. Une sensibilisation permanente du personnel sur une quête perpétuelle de l’excellence. Ceci passe par la lutte acharnée contre les mauvaises pratiques. Pouvoir travailler avec zèle et passion, et trouver satisfaction dans le respect de l’éthique et la déontologie de nos métiers respectifs. Parallèlement, nous mettons progressivement en place des mécanismes de formation continue, assortis des critères d’évaluation, dans l’optique de garder « up to date » le personnel et ainsi, leur permettre de rester compétitif face au développement rapide de la science.  Nous encourageons également nos staffs à être résilient. Savoir s’adapter aux difficultés pour pouvoir malgré tout donner le meilleur avec ce qu’on a comme outils, moyens, et plateau technique.

Le troisième challenge est le socle de la performance. L’innovation. Accompagner la hiérarchie, dans le vaste chantier qu’est devenu l’hôpital Laquintinie. Innover d’abord dans l’approche des soins, pour la qualité et l’offre des soins. Nous avons également pour mission de bien faire et de le faire savoir, s’ouvrir à nos usagers à travers les différents canaux de communication. Par la grâce de Dieu, nous nous y attèlerons avec la finesse et la sensibilité de femme. J’aimerai être à la hauteur des attentes pour démontrer à suffisance qu’on peut compter sur la femme à tous les niveaux de décisions.

Quelles sont les obstacles qui se dressent sur le chemin d’une femme médecin au Cameroun ?

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, la vie est jalonnée d’obstacles. La femme-médecin a également son lot d’obstacles. Certains obstacles sont communs à la femme-médecin en général peu importe le pays ou le continent. Je citerai la longueur de la formation médicale, en moyenne 7 à 10 ans, qui pourrait impacter les projets familiaux (mariage, maternité…) Sur le plan professionnel : une femme devra redoubler d’efforts pour accéder aux postes de responsabilités. Son parcours professionnel est parfois influencé par le regroupement familial, le harcèlement sexuel… Sur le plan personnel, elle devra allier les contraintes professionnelles aux obligations familiales, surtout dans une société où certaines taches sont une exclusivité féminine, et que certaines personnes continuent de penser que l’homme est supérieur à la femme. Elle devra malgré les variations hormonales, les grossesses, toujours être à la hauteur.

Comment est parfois abordée la question du genre dans cette profession ?

Pendant la formation médicale et sur le terrain, il n’y a pas de différence palpable. Un médecin est un médecin, qu’il soit homme ou femme. Mais dans le secteur privé, on note des différences, certains employeurs vous diront qu’ils préfèrent embaucher un médecin homme pour éviter les problèmes de congé de maternité, d’enfants malades… Aujourd’hui toutes les spécialités médicales et chirurgicales sont exercées par les femmes, quoique certains soient parfois surpris de voir des femmes traumatologues, anatomo-pathologistes, urologues….

Vous êtes également Présidente de Medcamer, quels sont vos challenges à l’égard de cette association ?

L’association des médecins du Cameroun, Medcamer, existe depuis bientôt 11 ans. Elle regroupe les médecins camerounais exerçant au Cameroun et dans la diaspora et qui partagent un idéal commun : la promotion d’une médecine de qualité au Cameroun et le concept d’une nouvelle génération de médecins avec des valeurs d’empathie, de professionnalisme, d’humilité. Notre challenge est de fédérer le plus grand nombre de médecins afin que nous puissions être cette force opérationnelle capable de faire bouger les lignes dans le domaine sanitaire dans notre pays. Puisqu’on parle de leadership féminin, c’est l’occasion de dire qu’à Medcamer, on se rapproche de la parité genre, avec 5 femmes sur les douze membres que compte le bureau national. Je profite pour saluer les actions des Docteurs Adèle Rose Ngo Nyeki-Bell, Kévine Nkaghere, Annick Mbazoa et Vanessa Kouatchouang, ces braves dames, amazones de la santé.

Qu’est ce que vous pensez de la représentativité des femmes dans les postes de décisions, est-ce qu’elles ont droit aux mêmes avantages ?

Sur le plan salarial, nous saluons le fait que dans la fonction publique, le traitement soit identique quel que soit le genre.  Mais en ce qui concerne la représentativité aux postes de décisions, le constat est clair, net et précis, les chiffres l’attestent : les femmes sont très peu représentées.  Peu de femmes occupent des postes de décisions stratégiques dans le secteur de la santé publique, pourtant les femmes représentent 60,5% de l’effectif au 22 mars 2021 au Minsante. Remarquez avec moi qu’aucune femme ne préside aux destinées d’un hôpital de première ou de deuxième catégorie dans notre pays.  Dans les hôpitaux régionaux, avec rang de directeurs-adjoints, 2 femmes sur les 10 postes (20%), les sous-directeurs niveau déconcentré (Chefs de brigade régionales, Chef de district, Directeurs d’hôpitaux de district, directeurs écoles niveau baccalauréat) 16,49%.  Les nominations étant discrétionnaires, nous devons déjà saluer les efforts fournis, afin de pouvoir faire un plaidoyer pour que la femme puisse accéder à la place qu’elle mérite. La parité genre ne devrait pas seulement être un slogan. Notre pays a la capacité d’améliorer cette représentativité, la compétence féminine étant diverse, variée et abondante, pourquoi s’en priver ? Je rejoins en cela le plaidoyer fait par l’Association Camerounaise des Femmes médecins (ACAFEM).

Vous avez reçu le prix du Courage 2021, décerné par AmCham Cameroon, chambre américaine du commerce qui récompense le leadership féminin, pour votre action dans la lutte contre la pandémie à Coronavirus. Quel sentiment vous anime et que signifie cette récompense pour vous ?

Je voudrais d’abord saluer ce prix et remercier les organisateurs pour l’honneur qui m’est fait. Je suis fière et émue. Je remercie également le soutien inconditionnel de ma famille, notamment de mon époux qui épaule mon engagement et de mes parents qui m’ont inculqué l’ardeur au travail.  J’aimerais dédier ce prix à tout le personnel soignant qui travaille depuis plus d’un an, sans relâche pour lutter contre la Covid-19. Je voudrais également dédier ce prix, à ces femmes qui se battent au prix de nombreux sacrifices personnels, pour donner le meilleur d’elles-mêmes sur le plan professionnel. Une récompense est une reconnaissance des efforts et des sacrifices. Et quand on parle de la pandémie à coronavirus, il faut préciser que les premières heures de cette pandémie étaient effroyables, avec de nombreuses inconnues et des morts par milliers. J’ai une pensée émue pour nos collègues et les personnes disparues. Cette reconnaissance est surtout une stimulation à faire davantage pour impacter positivement notre quotidien, nos proches par des actions positives.

Il est évident que dans la lutte contre la pandémie à Coronavirus, hommes et femmes médecins se sont investis à pied égal. Ce qui ne dispense pas d’ailleurs à certaines femmes d’être présentes et continuer à jouer le rôle de Maman et d’épouse, quel message pour ces femmes qui  comme vous  meniez une lutte sans relâche pour  le bien-être de vos patients et de vos proches ?

Je suis admirative de tous ces soldats de la santé qui ont mené et qui continuent de mener ce combat au péril de leur vie sous la houlette des pouvoirs publics. La contribution des femmes n’est pas à démontrer. Le thème de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars 2021 était : « Leadership féminin : Pour un futur égalitaire dans le monde de la Covid-19 ». La société est actuellement en train d’apprécier les efforts fournis par les femmes, leur compétence.  J’invite les femmes à saisir ce vent favorable pour valoriser leurs actions. Et aux décideurs, il est temps de passer des discours aux actes. J’invite également tous les acteurs de cette lutte à se protéger, à respecter les mesures barrières, à poser des actions réfléchies et prudentes.

Quelle définition faites-vous de la femme plus précisément de la Femme-médecin ?

La femme médecin, est d’abord une femme dans son être avec la sensibilité et finesse qui la caractérisent, mère pour ses enfants, épouse pour son mari et médecin pour tous. Elle doit mettre du cœur. C’est une femme forte, intelligente, à multiples casquettes qui devra concilier au quotidien ses obligations professionnelles et familiales.

Quels conseils donnerez-vous à vos consœurs ?

C’est plutôt moi qui aurais besoin des conseils des ainées dans la profession qui ont su allier avec brio, vie professionnelle et vie familiale. Le besoin d’être performante au haut niveau nécessite une bonne organisation des projets professionnels et familiaux dès les premières années des études médicales. Le conseil que je donnerai à mes consœurs c’est de mettre de la passion dans leur travail afin qu’il soit une source satisfaction, de motivation quotidienne et non de stress.  Je prescrirai beaucoup de rigueur et de discipline personnelles.  Je les inviterai à viser le magis, en toute humilité, et à se donner les moyens d’atteindre leurs objectifs.

Propos recueillis par Ghislaine DEUDJUI

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