Une enquête RAAB révèle une prévalence de cécité de 12,6% chez les plus de 50 ans dans l’Extrême-Nord. Ses résultats ont été restitués le 23 juillet à l’hôtel Concord de Yaoundé.
Menée du 2 au 22 février 2026 auprès de près de 3 000 personnes réparties sur 59 grappes, l’enquête Rapid Assessment of Avoidable Blindness (RAAB7) dresse un état des lieux inédit de la santé oculaire dans la région. Utilisée dans plus de 80 pays, cette méthodologie de référence mesure la prévalence de la cécité et des déficiences visuelles, identifie leurs principales causes et évalue l’accès aux services de santé oculaire.
Des chiffres parmi les plus élevés du pays
Les résultats sont sans appel : 12,6% des personnes de 50 ans et plus sont aveugles dans l’Extrême-Nord, un taux parmi les plus élevés jamais enregistrés au Cameroun. À cela s’ajoutent une déficience visuelle modérée touchant 20,7% de cette population et une déficience sévère chez 9,6%. Au total, près de 63,9% des personnes âgées présentent une forme de déficience visuelle. Autre indicateur préoccupant : 30% des personnes en situation de handicap sont également aveugles, et la charge pèse particulièrement sur les femmes.
La cataracte, premier fléau
La cataracte demeure la première cause de cécité, responsable de 75% des cas. Le besoin immédiat de chirurgie de la cataracte concerne 51 725 personnes ; le besoin cumulé atteint 108 946 personnes. La couverture chirurgicale de la cataracte, tout comme celle des services de correction optique, reste insuffisante face à l’ampleur des besoins.
Une mobilisation à plusieurs voix
L’enquête a été portée par le ministère de la Santé publique, à travers le Programme national de lutte contre la cécité (PNLCé), avec l’appui de plusieurs partenaires. CBM Cameroun en a assuré le financement, dans le cadre du projet « Amélioration de l’accès à des services de santé oculaire de qualité pour les populations mal desservies de la région de l’Extrême-Nord ». L’Union des Églises baptistes du Cameroun (UEBC), via son Centre ophtalmologique Esther Binder de Mokong (COEBM), a assuré la mise en œuvre opérationnelle sur le terrain, notamment la mobilisation communautaire. Sightsavers a mis à disposition un formateur certifié RAAB7 ainsi qu’un appui technique.
La Presbyterian Church in Cameroon, le Cameroon Baptist Convention Health Services, l’Église évangélique luthérienne du Cameroun et Ophtalmo Sans Frontières ont fourni du personnel qualifié pour la collecte des données, tandis que l’International Centre for Eye Health de la London School of Hygiene & Tropical Medicine a apporté un accompagnement scientifique. L’Organisation mondiale de la santé a encadré l’ensemble selon ses normes.
Un atelier pour transformer les données en action
L’atelier de restitution visait à présenter officiellement ces résultats aux décideurs et partenaires, à valider les conclusions et recommandations, et à renforcer la mobilisation autour de la lutte contre la cécité évitable dans la région. Les autorités sanitaires locales et les forces de défense avaient également été mises à contribution pour sécuriser le déroulement de l’enquête sur le terrain.
INTERVIEW
« 12,6% des plus de 50 ans sont aveugles dans l’Extrême-Nord »

Le Rapid Assessment of Avoidable Blindness (RAAB) vient de livrer ses résultats sur la cécité dans l’Extrême-Nord. Le Secrétaire permanent du Programme national de lutte contre la cécité en détaille les enseignements et les priorités qui en découlent.
Quel rôle joue votre structure dans le suivi de ces résultats ?
Le Programme national de lutte contre la cécité est un programme prioritaire du ministère de la Santé publique, à la fois stratégique et opérationnel. La cécité touche particulièrement l’Afrique subsaharienne, qui concentre 80% des causes évitables dans le monde, et le Cameroun n’est pas épargné.
L’OMS avait longtemps estimé la prévalence de la cécité à 1% de la population camerounaise, et les déficiences visuelles à 3%. Mais ces chiffres, issus d’estimations régionales pour l’Afrique centrale forestière, n’étaient pas des données factuelles propres au pays.
Créé en 2003 par décision ministérielle, le programme repose sur quatre piliers : infrastructures, plateaux techniques, ressources humaines, et lutte contre les maladies cécitantes, auxquels s’est ajouté un cinquième, la recherche en santé oculaire.
Deux plans stratégiques se sont succédé, de 2001 à 2010 puis de 2015 à 2023, avec pour objectif l’élimination des causes évitables de cécité et l’universalité des soins oculaires. Le plan 2025-2030 vise à combler les lacunes restantes en misant sur les soins oculaires primaires, au plus près des populations. Pour cela, il fallait des données factuelles issues des communautés : c’est l’objet des enquêtes RAAB, menées avec l’appui des partenaires. La première a ciblé l’Extrême-Nord, identifié comme un foyer majeur de pathologies cécitantes.
Où en est le programme national aujourd’hui ?
Le chemin parcouru est considérable. Il y a trente ou quarante ans, le Cameroun ne comptait qu’un seul ophtalmologue, sursollicité du matin au soir, et quelques infirmiers spécialisés.
Le pays comptait une dizaine de centres de soins oculaires dans les années 1980 ; il en compte 120 aujourd’hui, tous statuts confondus : publics, privés et confessionnels. Le nombre d’ophtalmologues est passé à environ 210, avec une dizaine de nouveaux diplômés attendus cette année. Les infirmiers spécialisés en ophtalmologie sont désormais 350 à 400. Yaoundé et Douala ne comptaient qu’un seul opticien ; ils sont aujourd’hui 350 dans le pays, formés depuis l’ouverture des écoles spécialisées : ophtalmologie et soins infirmiers en 2007, optique en 2011.
Sur les 210 districts de santé que compte le Cameroun, le programme ne couvre pas encore l’ensemble, mais l’ambition du plan 2025-2030 est qu’un spécialiste en santé oculaire soit présent dans chaque district, même le plus reculé. Le coût de la chirurgie de la cataracte a par ailleurs baissé, se situant aujourd’hui entre 80 000 et 115 000 francs CFA, ce qui permet d’opérer chaque semaine des patients à coût abordable.
Comment ce RAAB va-t-il influencer vos priorités ?
Le RAAB cible les personnes de 50 ans et plus, population la plus vulnérable face au handicap et à la pauvreté. Les résultats obtenus dans l’Extrême-Nord sont parmi les plus élevés jamais enregistrés : 12,6% de prévalence de la cécité chez les plus de 50 ans, contre environ 2% relevés lors d’une enquête pilote menée il y a une dizaine d’années dans le district de santé d’Efoulan à Yaoundé, et environ 4% au Mali.
La cataracte du sujet âgé reste la première cause de cécité dans le monde et en Afrique subsaharienne, où l’OMS l’estimait à 50% des causes évitables. Dans l’Extrême-Nord, elle en représente 75 à 80% : preuve que les données réelles dépassent largement les estimations de l’OMS.
C’est ce constat qui a conduit le ministre de la Santé publique, le Dr Manaouda Malachie, à lancer de grandes campagnes de chirurgie de la cataracte, dont la quatrième est en cours, appuyée sur les résultats du RAAB et sur le plan stratégique de santé oculaire 2025-2030.
Plusieurs facteurs expliquent la situation de l’Extrême-Nord : l’accès limité aux soins, la pauvreté, le climat et l’hygiène environnementale. Le trachome, par exemple, est directement lié à l’accès à l’eau potable. Le plan d’élimination du trachome 2025-2030 intègre donc un volet WASH, développé avec le ministère de l’Eau et de l’Énergie.
La région manque aussi de ressources humaines : elle ne compte qu’un seul médecin ophtalmologiste, même si des infirmiers spécialisés y assurent un travail de qualité dans des centres privés. En termes de besoins immédiats, le backlog de cataracte s’élève à 51 000 personnes dans l’Extrême-Nord nécessitant une chirurgie urgente, et à 128 000 personnes au niveau national en cumulé. Or une campagne ne permet d’opérer qu’environ 2 000 personnes : la prise en charge devra donc être progressive. C’est dans cette optique que le plan stratégique 2025-2030 envisage la création d’un centre d’excellence en soins ophtalmologiques.
Quelles régions restent les plus préoccupantes après l’Extrême-Nord ?
Ce sont l’Est, le Sud et le Centre, notamment en raison de l’enclavement routier : atteindre un centre de soins oculaires depuis un village en saison des pluies est souvent impossible et d’une pauvreté élevée.
Une cartographie complète du Cameroun serait nécessaire, mais son coût est considérable : une enquête rapide à l’échelle nationale reviendrait à environ 500 millions de francs CFA. Il reste neuf régions à couvrir. L’idée est de regrouper le pays en trois zones pour réduire les coûts à environ 100 millions de francs CFA par enquête : le Grand Nord, déjà couvert par l’Extrême-Nord, même si l’Adamaoua ou le Nord présentent des réalités différentes, le trachome n’y étant endémique que dans trois districts contre 21 dans l’Extrême-Nord, le Grand Ouest (Littoral, Ouest, Nord-Ouest, Sud-Ouest), et le Grand Sud (Est, Centre, Sud).
Quel appui attendez-vous des partenaires comme CBM et Sightsavers ?
Nous attendons des partenaires qu’ils prennent la mesure des besoins et qu’ils apportent un appui conséquent, notamment en matière de financement, pour la lutte contre la cécité, en particulier dans les zones reculées du Cameroun.
L’universalité des soins oculaires passe par le développement des soins primaires, assurés par des infirmiers formés dans les centres de santé intégrés, et par des agents de santé communautaires formés à détecter les cas de cécité et à les référer vers les districts de santé.
La cataracte et le glaucome sont désormais pris en charge dans presque toutes les régions. La rétinopathie diabétique reste une problématique majeure, mais elle est aujourd’hui traitée localement, alors qu’il y a dix ans les malades étaient évacués à l’étranger grâce à l’acquisition d’équipements coûteux comme le microscope opératoire, le laser Argon et l’angiographe.
Sur le trachome, l’appui des ONG a permis une distribution de masse de médicaments dans l’Extrême-Nord et le Nord pendant plus de dix ans, représentant l’équivalent de plusieurs milliards de francs CFA et près de 7 780 000 traitements distribués. Trois districts de santé résistent encore à l’élimination de la maladie ; un nouveau partenaire s’est proposé d’y mener des enquêtes complémentaires avec l’objectif d’une élimination effective d’ici 2027-2030.
Y a-t-il un point que nous n’avons pas évoqué ?
Nos équipes doivent pouvoir superviser les activités partout, y compris dans les localités les plus reculées, comme Yokadouma. Or, pour qu’un point focal basé à Bertoua supervise une activité à Yokadouma, il faut des moyens de déplacement et donc du financement. La lutte contre la cécité est un travail continu, que les campagnes ponctuelles viennent seulement compléter, d’où la nécessité d’un plaidoyer soutenu, en interne comme auprès des bailleurs externes.
Il y a aussi une question de justice sociale. Un sujet âgé n’a rien fait de mal à la société : il a travaillé, il est à la retraite, souvent sans ressources ni entourage, et sa cataracte n’est due qu’à l’âge. C’est pourquoi nous plaidons pour que la chirurgie de la cataracte et la prise en charge de la rétinopathie diabétique, cinquième cause de cécité dans les grandes villes camerounaises, quand elle reste l’une des toutes premières causes en Occident intègrent le paquet de la Couverture Santé Universelle.
La cécité a un coût économique et social considérable : les personnes concernées cessent de produire et deviennent dépendantes de leur entourage, souvent un enfant contraint de sacrifier son temps d’école pour accompagner un proche. Aux États-Unis, ce coût est chiffré en milliards de dollars ; au Cameroun aussi, on estime les pertes à plusieurs millions de dollars chaque année. Pourtant, 90% des cataractes touchent des personnes âgées, pour qui une simple chirurgie suffit à restaurer l’autonomie. Nous croyons qu’à terme, la phase 2 de la CSU permettra une prise en charge complète de la cataracte et de la rétinopathie diabétique.













































































































































































































































































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