Shopping cart

Subtotal CFA

View cartCheckout

Echosanté est un magazine de santé en ligne dédié à l’information fiable, à la prévention, au bien-être et aux innovations médicales, pour aider chacun à mieux vivre et décider.

TnewsTnews
  • Home
  • LA GRANDE INTERVIEW
  • « Le CRID identifie l’arme génétique des moustiques et déploie une contre-attaque »
LA GRANDE INTERVIEW

« Le CRID identifie l’arme génétique des moustiques et déploie une contre-attaque »

Email : 237

Le professeur Charles Wondji, directeur du Centre de recherche sur les maladies infectieuses (CRID), dévoile une avancée majeure dans la lutte contre le paludisme. Son équipe a découvert un marqueur génétique responsable de la résistance des moustiques aux insecticides. Cette percée a permis d’adapter la stratégie nationale, avec le déploiement de nouvelles moustiquaires « double insecticide » et le développement d’outils de diagnostic pour surveiller en temps réel l’évolution de la menace.

À quelle échéance les nouveaux tests ADN seront-ils accessibles au Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP), et quels partenariats sont prévus pour un déploiement à grande échelle ?

Effectivement, l’outil diagnostic que nous avons développé est utilisable à travers l’Afrique. Il faut reconnaître qu’il nécessite une plateforme technique minimale (certains équipements, réactifs). La bonne nouvelle est que nous travaillons en étroite collaboration avec le Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP). Nous assurons déjà une surveillance régulière sur le territoire. Pour l’avenir, nous développons en partenariat avec l’université Johns Hopkins aux États-Unis un outil de nouvelle génération, basé sur la PCR, que nous déploierons dans 30 aires de santé au Cameroun. Cela permettra un diagnostic direct dans les districts de santé et fournira au PNLP une image en temps réel de la fréquence de la résistance, pour guider les actions. La collaboration existe et se renforce. Et pour répondre à votre deuxième question : oui, les moustiquaires recommandées suite à nos découvertes sont bien celles qui sont en cours de distribution dans la campagne actuelle.

Combien de temps a pris cette étude et quel en a été le coût ?

Ce sont des questions très pertinentes. L’étude a pris environ quatre ans, du prélèvement sur le terrain à l’analyse génétique et à la validation. À l’époque, le séquençage du génome entier ne pouvait se faire ni au Cameroun ni en Afrique ; il a fallu l’effectuer en Angleterre. Aujourd’hui, la bonne nouvelle est que le CRID dispose de la plateforme complète pour réaliser ces études localement, ce qui accélérera considérablement le processus à l’avenir. Concernant le coût, il s’élève à plusieurs centaines de millions de FCFA. Nous avons bénéficié d’un financement externe de bailleurs de fonds britanniques et américains. L’idéal serait à l’avenir d’avoir un soutien national pour la recherche opérationnelle, d’autant que nous avons maintenant l’expertise et la plateforme.

Cette découverte résout-elle le problème de la résistance ?

 Nous avons apporté une réponse majeure à un problème spécifique lié à la principale classe d’insecticides utilisée sur les moustiquaires (les pyréthrinoïdes). Cependant, nous ne pouvons pas affirmer que c’est le seul marqueur. Les moustiques sont génétiquement plastiques et peuvent s’adapter. C’est pourquoi la surveillance continue est essentielle. Le marqueur que nous avons découvert est un des principaux, et les informations que nous en tirons permettent des recommandations robustes, comme le passage à des moustiquaires de nouvelle génération combinant deux insecticides, ce qui réduit drastiquement le risque de développement de résistance.

Quels ont été les principaux défis logistiques et techniques ?

Les défis ont été nombreux. Sur le plan logistique : collecter et transporter les moustiques vivants du terrain (par exemple, du Noun) jusqu’au laboratoire à Yaoundé, puis les élever dans des conditions contrôlées. Sur le plan technique : l’approvisionnement en réactifs. Tous nos réactifs sont importés. Le processus d’achat et de dédouanement peut être long et complexe, créant parfois des délais importants. Si nous pouvions bénéficier de facilités douanières pour la recherche, cela accélérerait considérablement nos travaux. Il y a aussi des défis imprévisibles, comme la perte d’une colonie de moustiques. Mais la persévérance de notre équipe nous a permis de surmonter ces obstacles.

Quel rôle les médias peuvent-ils jouer ?

Votre rôle est absolument crucial. La raison pour laquelle nous vous avons invités est justement de communiquer nos découvertes au grand public. Nous publions dans des revues scientifiques, mais le message doit aller plus loin. Nous comptons sur vous pour informer la population que des recherches de haut niveau sont menées localement par des Camerounais et des Africains. Le gouvernement, sur la base de ces recherches, a fourni les meilleures moustiquaires disponibles. Mais leur succès dépend de leur utilisation correcte par chaque citoyen. Dormir sous la moustiquaire tous les soirs reste l’action la plus efficace. Votre voix est indispensable pour diffuser ce message et obtenir l’adhésion de tous. Le succès final contre le paludisme repose sur cette alliance entre la science, les politiques publiques et le comportement individuel.

Quelles sont les caractéristiques des nouvelles moustiquaires ? En quoi diffèrent-elles des anciennes ?

Je dirais que dans le passé, la plupart des moustiquaires n’étaient imprégnées que d’une seule classe d’insecticide. Et cet insecticide était la perméthrine ou la deltaméthrine, ceux contre lesquels nous avons détecté la résistance des moustiques. Mais la nouvelle moustiquaire, celle qui est distribuée maintenant au Cameroun, au lieu d’avoir un insecticide, a maintenant deux classes d’insecticides différentes. Jusqu’à présent, il était facile pour un moustique d’être résistant à un, mais il est plus difficile d’être résistant aux deux. Et en fait, pour ajouter une autre information importante, c’est qu’en choisissant ces insecticides, c’était fait de telle sorte que la résistance à l’un ne confère pas la résistance à l’autre. Donc, les moustiques se trouvent en ce moment dans une situation difficile pour survivre face à cette nouvelle moustiquaire. Mais en disant cela, nous ne pouvons pas dire que certains d’entre eux ne trouveront pas un moyen d’échapper. Et c’est pourquoi, même si nous sommes heureux d’avoir fait ce progrès, nous recommandons une surveillance constante et des activités de recherche pour anticiper la résistance potentielle qui peut apparaître contre la nouvelle combinaison. Et nous sommes maintenant équipés, parce que nous avons appris comment les moustiques deviennent résistants aux premiers insecticides, nous sommes maintenant équipés pour faire la même surveillance pour les nouveaux. C’est un autre avantage de cette étude. Non seulement elle nous dit comment les moustiques sont devenus résistants, mais elle nous a aussi équipés pour anticiper à l’avenir.

Cette découverte nous permet-elle d’envisager objectivement l’élimination du paludisme d’ici 2030 ? 

Je pense que chaque découverte est toujours un pas en avant pour aider à réduire le fardeau. Dans la lutte contre le paludisme, en allant vers l’élimination, il y a un continuum, un spectre continu, où l’on passe d’une transmission élevée à modérée, puis basse, et enfin à l’élimination. Nous pensons que le Cameroun est sur ce chemin. Nous avons encore une transmission élevée, mais nous voulons aller vers l’élimination. Ce que nous avons fait, c’est que nous avons permis au Cameroun et au programme national de lutte de réduire la transmission, et d’autres outils seront nécessaires. Parce que c’est une lutte, les moustiquaires sont là, mais nous avons aussi besoin que les populations les utilisent. Le gouvernement peut donner des moustiquaires à chaque Camerounais, mais si pendant la nuit, au lieu de dormir sous la moustiquaire, vous décidez de ne pas l’utiliser, les moustiques resteront à la maison et ils vont piquer, et nous n’allons pas y arriver. C’est pourquoi votre rôle, en tant que médias, est essentiel. Il faut instruire les populations que le gouvernement travaille, les scientifiques travaillent, mais vous aussi, vous devez prendre part en utilisant les outils disponibles. Quand vous allez dormir, faites en sorte d’utiliser votre moustiquaire pour vous protéger.

Que faites-vous face au détournement des moustiquaires pour d’autres usages, comme tamiser le sable ?

C’est très pertinent comme question. Mais c’est vraiment la réalité. Sur le terrain, on les utilise pour tamiser le sable, mais également pour protéger les champs, les plantations, faire la pêche, et c’est quelque chose qu’on observe. Et comme le collègue l’a mentionné, on n’a pas vraiment le droit de blâmer cette population. Et nous, sur le terrain, c’est cette sensibilisation que nous menons avec les relais communautaires, autour de l’utilisation correcte des moustiquaires. Mais ce qui est à noter, c’est que la majorité du temps, ces moustiquaires qu’ils utilisent pour tamiser le sable, c’est souvent la seconde moustiquaire, ou une vieille moustiquaire, parce que la majorité des gens utilisent une moustiquaire pendant trois ans. Généralement, ça fait trois ans qu’ils utilisent la moustiquaire avant de la détourner pour tamiser le sable. Et avec la sensibilisation, il faut qu’ils sachent que la moustiquaire, c’est d’abord pour se protéger.

Nous, les chercheurs, le ministère à travers le programme national de lutte, et vous, les professionnels des médias, parce qu’il nous faut une communication de masse, et une communication appropriée qui va viser à faire comprendre que ces moustiquaires, c’est pour être utilisées pour se protéger contre les moustiques, et rien d’autre. Et de véritablement marteler ce message encore et encore, parce qu’à quoi ça sert de distribuer et de se satisfaire d’avoir fait une couverture de 100% en distribution, si en réalité, le taux d’utilisation n’est que de 20-40%, parce qu’on a pensé pouvoir l’utiliser pour protéger son champ ? Donc, nous, on fait le devoir de chercheurs, et nous allons davantage travailler avec vous. Parce que c’est aussi l’importance d’un moment comme celui-ci : travaillons main dans la main, afin que les données générées en laboratoire n’y restent pas, aillent au niveau des personnes qui en ont besoin, notamment les programmes de lutte au ministère, mais aussi que les populations utilisent les outils d’une manière appropriée.

img

Elvis Serge NSAA DJOUFFO TALLA est un journaliste camerounais spécialisé en santé et enquêtes de terrain, actuellement rédacteur en chef adjoint au groupe Echos-Santé. Lauréat de plusieurs prix nationaux pour ses reportages sur la tuberculose et le VIH, il allie rigueur factuelle et engagement pour les droits humains, notamment à travers des enquêtes sur l’accaparement des terres, la mortalité minière ou l’accès aux soins. Sa démarche s’appuie sur une expertise vérifiée, renforcée par une formation en vérification des faits et un engagement continu pour un journalisme porteur de changement social.

Comments are closed

Articles similaires

📰 Dernière parution : Echos santé n°1397 du lundi 11 mai 2026

×