Dans une tribune publiée par Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology, une vingtaine de scientifiques internationaux, dont le Pr Richard Njouom du Centre Pasteur du Cameroun, dénoncent les inégalités structurelles qui cantonnent les pays à revenu faible ou intermédiaire à un rôle subalterne dans la lutte contre l’hépatite B.
Et si, derrière l’ambition louable d’éliminer l’hépatite B d’ici 2030, se cachait une injustice silencieuse qui condamne d’avance les efforts les mieux intentionnés ? Telle est la question dérangeante posée par une vingtaine de chercheurs internationaux dans un article choc publié par la revue Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology. Signée par des scientifiques venus d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, cette tribune ne se limite pas à un énième appel à plus de moyens. Elle dénonce une architecture de la recherche mondiale qui, en cantonnant les pays à revenu faible ou intermédiaire (PRFI) à un rôle de simples pourvoyeurs de données, freine inexorablement la marche vers l’élimination du virus de l’hépatite B (VHB). « L’élimination de l’hépatite B ne sera pas atteinte par l’innovation seule », assènent d’emblée Enkhtuul Batbold et ses coauteurs. En effet, pour Rodrigue Kamga Wouambo et Teklu Shiferaw, le véritable obstacle réside dans des « inégalités structurelles » profondément ancrées, qui déterminent depuis trop longtemps qui dirige les recherches, qui les finance et, in fine, qui en tire les bénéfices. Ce constat est né d’un moment inédit : le symposium « Research without Borders », organisé lors de la conférence internationale sur le VHB en 2025. Pour la première fois, une session entière a été dédiée au vécu et aux contributions des chercheurs des PRFI, sous l’impulsion de la Hepatitis B Foundation, de HEPSANET, de la Coalition for Global Hepatitis Elimination, d’ICE-HBV et de SOLDA.
Une marginalisation à tous les étages
Les témoignages recueillis lors de ce symposium, que les auteurs résument dans leur article, dressent un tableau accablant. Serge Quoba et Florian van Bömmel pointent une perception tenace : celle que l’Afrique manquerait d’infrastructures pour la recherche fondamentale ou les essais cliniques. Or, cette idée préconçue empêche des collaborations équitables, alors même que des centres d’essais existent, bien que souvent dédiés à d’autres pathologies. Pis encore, les jeunes chercheurs se voient régulièrement offrir des équipements obsolètes venus des pays riches, des dons qui, selon Chari Cohen et Prince O. Okinedo, créent plus de fardeaux supplémentaires que de capacités durables.
Par ailleurs, les obstacles administratifs et humains s’ajoutent aux difficultés matérielles. Philippa C. Matthews et Stephan Urban soulignent que l’obtention des approbations éthiques auprès de multiples instituts internationaux devient un parcours du combattant, chaque institution imposant des procédures parallèles. Les comités de relecture, majoritairement situés dans les pays à revenu élevé, ne perçoivent pas toujours la réalité des écosystèmes locaux. En parallèle, Mihaela-Olivia Dobrica et Lena Allweiss rappellent que les chercheurs des PRFI font face à des refus de visa injustifiés, limitant leur mobilité et leurs opportunités de formation. Ce cercle vicieux, expliquent-elles, alimente une fuite des talents vers les pays riches, érodant ainsi l’expertise locale et renforçant des biais qui nuisent à l’innovation.
Une vision à la fois globale et locale
Face à ce constat, le Pr Richard Njouom, chef du service virologie au Centre Pasteur du Cameroun, et Barbara Testoni insistent sur un point crucial : la recherche menée localement produit des connaissances bien plus représentatives de la diversité des populations affectées, des génotypes viraux et des systèmes de soins. Or, relèvent-ils, la plupart des essais multicentriques et des études génomiques continuent d’être conçus et dirigés depuis les pays à revenu élevé, reléguant leurs partenaires des PRFI à un simple rôle de collecte de données. Les scientifiques, cliniciens, décideurs et membres des communautés de patients de ces régions restent sous-représentés dans les conférences internationales, les comités éditoriaux et les instances décisionnelles. Cette marginalisation, préviennent les auteurs, ralentit inévitablement les progrès vers l’élimination mondiale du VHB.
Quatre réformes pour renverser la table
Ainsi, pour sortir de cette impasse, les participants au symposium proposent quatre réformes urgentes, détaillées dans l’article. Premièrement, la collaboration équitable doit commencer dès la conception des projets. Les questions de recherche et les priorités doivent être définies conjointement, insistent Batbold, Kamga Wouambo et Shiferaw, avec un co-leadership et des politiques de paternité transparentes. Les pôles de recherche des PRFI doivent être considérés comme des pairs, non comme des satellites des institutions riches. Deuxièmement, les mécanismes de financement doivent être repensés pour permettre aux institutions des PRFI de mener leurs propres projets, avec des financements durables et adaptés aux réalités locales. Troisièmement, les auteurs, dont Quoba, van Bömmel et Cohen, appellent à une refonte des processus d’approbation éthique et de mobilité, afin de mettre fin aux lenteurs administratives et aux discriminations dans l’octroi des visas. Enfin, et c’est peut-être le point le plus novateur, les chercheurs exigent que les communautés affectées par l’hépatite B ne soient plus considérées comme de simples « sujets d’étude », mais comme des partenaires à part entière. « Sans inclure les personnes vivant avec l’hépatite B en tant que partenaires, leurs besoins ne peuvent être représentés, et donc le défi mondial ne peut être surmonté », écrivent-ils en écho à Okinedo, Matthews et Urban.
Un appel à l’action pour tous les acteurs
En définitive, cette publication dans Nature Reviews ne se veut pas un simple constat académique. Elle constitue une feuille de route et un appel solennel aux bailleurs de fonds, aux institutions académiques, aux décideurs politiques et aux revues scientifiques. Pour Njouom, Testoni et l’ensemble des signataires, l’heure n’est plus à des partenariats verticaux mais à une véritable alliance fondée sur l’équité, le leadership partagé et la confiance. Car si l’on veut réellement « ne laisser aucune communauté de côté » dans la course à l’élimination de l’hépatite B, il faut commencer par laisser les chercheurs et les patients de ces communautés prendre la place qui leur revient : celle de pilotes, et non de simples passagers.













































































































































































































































































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