Seule ophtalmologue référente en cancérologie oculaire pour l’Extrême-Nord, elle a déjà réalisé plus de 700 chirurgies de la cataracte et consulté 6 000 patients en clinique mobile, jusque dans les zones touchées par Boko Haram.
Elle prie pour ses patients avant chaque opération. Elle a traversé l’Afrique, du Cameroun à Madagascar, puis jusqu’en Tanzanie, comme une véritable pèlerine, non pas pour vénérer une relique, mais pour aiguiser son art. Aujourd’hui, alors que ses pairs viennent de la distinguer lors d’un congrès historique sur l’intelligence artificielle à Yaoundé, le Dr Nelly Fopoussi incarne une contradiction fascinante : une scientifique de pointe, formée aux techniques les plus modernes, qui reste une « médecin de brousse » dans l’âme, une croyante dont la foi guide le scalpel au cœur de l’Extrême-Nord menacé par Boko Haram. Portrait d’une femme qui, pour sauver des vues, n’hésite pas à défier les regards. À Maroua, sous le soleil brûlant de l’Extrême-Nord, là où l’harmattan colle aux paupières et où l’insécurité rode parfois aux portes des villages, il existe un remède plus puissant que toutes les pommades : la détermination tranquille du Dr Nelly Fopoussi. Ce lundi-là, avant de pénétrer au bloc opératoire de l’Hôpital Baptiste de Meskine, elle a fait comme à son habitude. Elle a fermé les yeux. Non pas pour se reposer, mais pour prier. « Je ne suis qu’un instrument », dit-elle souvent. Mais quel instrument !
Alors que ses collègues réunis en congrès à Yaoundé viennent de la célébrer comme l’une des figures les plus dévouées de la profession, le Dr Fopoussi ne s’est pas attardée sous les projecteurs de la capitale. Elle est déjà repartie, avalant les kilomètres de latérite, pour tenir une « clinique mobile » dans une zone affectée par la crise. En quelques jours, sur une natte ou sous une tente, elle a consulté 600 patients. 600 visages, 600 paires d’yeux qui ne demandent qu’à voir le jour. Six cents âmes pour qui elle incarne bien plus qu’un docteur : une passeuse de lumière.
Pourtant, rien ne prédestinait cette jeune fille au baccalauréat série D, passée par le collège Saint-Henri de Mbalmayo en 2004, à devenir la référence qu’elle est aujourd’hui. Dans sa famille, on était croyant, on avait un grand-père infirmier, mais le titre de « docteur » appartenait au domaine du rêve inaccessible. Alors, comme on jette une bouteille à la mer, la jeune Nelly a posé une question au ciel. « Seigneur, quel métier veux-tu que je fasse pour te servir ? » La réponse, dit-elle, est descendue dans son cœur comme une évidence : la médecine. « La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? » aurait pu dire le poète. Nelly, elle, a agi. Elle a postulé loin, très loin. La première main qui s’est tendue vers elle venait de la Grande Île. Direction Madagascar. Huit ans d’études, loin des siens, à avaler des traités de médecine sous les tropiques de l’océan Indien. C’est là-bas qu’elle a forgé sa première arme : le savoir.
Mais le destin, comme une cataracte qu’on perce, allait lui révéler sa voie en deux flashes. Le premier fut un reportage télévisé, au Cameroun, hurlant la pénurie criante d’ophtalmologues. Le second, bien plus intime, était le souvenir de sa grand-mère, rendant grâce après une opération de la cataracte. L’image de son aïeule recouvrant la vue était restée gravée dans sa rétine. Le message était clair : il fallait soigner les yeux, ces fenêtres de l’âme.
Pour devenir un « guerrier de la lumière », le chemin ne pouvait être une ligne droite. Au Cameroun, une consœur lui glissa un conseil précieux comme un secret de fabrique : « Si tu veux vraiment opérer, si tu veux tenir le scalpel avec assurance, va en Afrique de l’Est. Va dans le système anglo-saxon. » Ne dit-on pas que « pour être fort, il faut sortir de sa paillote » ?
Le Dr Nelly Fopoussi est donc partie en Tanzanie, laissant derrière elle son jeune mari et son premier enfant. Le cœur lourd mais l’esprit déterminé. Mieux (ou pire), elle était enceinte du deuxième en montant dans l’avion. Quatre années de spécialisation au Christian Medical College de Tanzanie. Quatre années de sacrifices, de nuits blanches, de stages intensifs. Loin de son époux, cet « homme exceptionnel, patient et compréhensif » qui, aujourd’hui encore, prépare les goûters des enfants à Maroua pendant qu’elle opère ou qu’elle est en congrès. « C’est grâce à lui que j’ai la paix », confie-t-elle. Une paix qui lui permet d’être un soldat en première ligne. Lorsqu’elle quitte l’école tanzanienne, elle a déjà réalisé 150 cataractes en autonomie. Elle n’est plus une apprentie. Elle est un artisan accompli. À son retour, les compteurs s’affolent : 600, 700 opérations de la cataracte. « J’ai arrêté de compter », sourit-elle, comme si ces chiffres n’étaient que des gouttes d’eau dans l’océan de sa mission.
Aujourd’hui, son territoire de chasse, c’est l’Extrême-Nord. Une terre magnifique et rude, où la chaleur écrase tout et où la menace terroriste de Boko Haram est une réalité. C’est pourtant là, dans cette « brousse profonde », que le Dr Fopoussi déploie toute son énergie. Car être ophtalmologue à Maroua, ce n’est pas seulement attendre le patient dans un cabinet climatisé. C’est partir en « outreaches », ces cliniques mobiles qui vont chercher le malade là où il se terre. C’est braver les pistes, la poussière, et parfois le danger, pour sauver une vue. « À ce jour, nous avons consulté plus de 6000 patients en clinique mobile », lance-t-elle avec la fierté de celui qui compte ses trésors. La semaine dernière encore, c’était 600 patients en une seule session. Une prouesse qui n’a rien de miraculeux : c’est le résultat d’une organisation quasi militaire adoucie par une infinie compassion.
C’est ici qu’elle a développé sa dernière corde à son arc : la cancérologie oculaire. Elle soigne des enfants atteints de rétinoblastome, ce cancer de l’œil qui les tue en silence. Dans cette région où la consanguinité est une pratique courante, elle soupçonne un lien génétique plus fort. « Nous pensons que la consanguinité pourrait contribuer à sa prévalence », analyse-t-elle, troquant sa blouse contre la casquette de chercheuse. La brousse n’est pas qu’un lieu de soin, c’est aussi un laboratoire à ciel ouvert.
Mais attention à ne pas se méprendre. Si le Dr Fopoussi règne sur son bloc opératoire, à la maison, le manteau tombe. Littéralement. « Quand j’arrive à la maison, je suis Madame KOUAMO. Le manteau de docteur reste dehors. » Une phrase qui claque comme un coup de fouet dans un monde où le pouvoir et le titre grisent tant.
Elle lave le sol, fait la vaisselle, cuisine. « C’est moi qui fais la cuisine tous les jours », insiste-t-elle. Cette humilité, presque monacale, est le pendant terrestre de sa foi. Elle cite la parole de Dieu pour définir son rôle de mère et d’épouse. Dans un pays où la femme médecin est souvent perçue comme une amazone inaccessible, le Dr Nelly Fopoussi brise les codes en affirmant que la puissance professionnelle n’exclut pas la simplicité domestique. Elle est le sel de la terre et la lumière du monde, selon l’Évangile. Mais ce sel, elle le répand aussi dans sa casserole.
C’est cette femme-là, ancrée dans le réel et le spirituel, que ses pairs ont tenu à honorer lors du congrès de Yaoundé sur l’intelligence artificielle. Un comble pour une « médecin de brousse » ? Non, une nécessité. Car le Dr Fopoussi l’affirme : « L’ophtalmologiste d’aujourd’hui doit être en mesure d’utiliser l’intelligence artificielle. » Il ne s’agit pas de se faire remplacer par des machines, prévient-elle, mais de devenir un « médecin augmenté ». Et là, la scientifique reprend le dessus, avec une observation acérée : les algorithmes actuels sont « majoritairement nourris de données caucasiennes ». Moins de 2% des données concernent les peaux noires. « Il est donc important que l’ophtalmologue se tourne vers la recherche, qu’il abandonne le papier pour le numérique, afin de produire des études sur notre population. » En clair, il faut que les yeux noirs soient lus par des machines entraînées par des Noirs. Un combat de souveraineté médicale que cette femme de l’Extrême-Nord porte désormais sur ses épaules, avec la même énergie qu’elle met à traquer le rétinoblastome.
Alors que l’espérance de vie au Cameroun augmente (de 55 à 60 ans) et que 15 millions de Camerounais sont scotchés à leurs écrans Android, elle tire la sonnette d’alarme. Le vieillissement de la population, bon gré mal gré, amène son lot de cataractes. C’est la rançon de la longévité. Mais le vrai fléau moderne, c’est ce qu’elle appelle le « dry eyes », la sécheresse oculaire. Le téléphone, l’écran, cette lumière bleue qui nous hypnotise, nous fait oublier de cligner des yeux. Le film lacrymal s’évapore. Et l’enfant scotché à la tablette, lui, voit sa myopie exploser. « Le temps d’écran pour les enfants ne devrait pas dépasser deux heures par jour. Le reste doit se passer dans la cour. » Un conseil de sage-femme pour une nation qui risque de devenir myope avant d’avoir appris à voir loin. Le Dr Nelly Fopoussi est repartie dans son Nord. Elle a quitté les lumières de la ville, les discours sur l’IA et les honneurs de ses pairs pour retrouver la poussière, les enfants malades et les femmes aux yeux usés par les feux du bois. Comme une pèlerine retourne à son chemin de croix, elle retourne à sa mission. On dit souvent que « l’œil est le miroir de l’âme ». Le Dr Nelly Fopoussi, elle, est le miroir de l’Afrique qui se bat, qui prie et qui soigne. Une main de Dieu gantée de latex, un regard d’acier derrière la lampe à fente, et un cœur gros comme la brousse pour y faire entrer tous ceux qui, sans elle, vivraient dans la nuit. Son pèlerinage, à travers le Cameroun et pour la vue des Camerounais, ne fait que commencer.













































































































































































































































































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