À 26 ans, Nidelle Jara Dongmo Tabontsa a brisé le plafond de verre en devenant la première femme avocate malvoyante d’Afrique centrale. De son enfance à Dschang à ses deux licences obtenues de haute lutte, retour sur l’itinéraire d’une combattante qui refuse l’invisibilité et s’apprête à plaider pour ceux que la société ignore.
Le proviseur du lycée de Mendong n’avait pas de mots assez durs en 2013 : « Sortez, il n’y a pas de place pour les handicapés ici. » Onze ans plus tard, le 21 juin 2024, c’est le silence solennel du Barreau du Cameroun qui lui a répondu, non par une exclusion, mais par une consécration. Nidelle Jara Dongmo Tabontsa, 26 ans, n’est plus « l’élève qu’on met dehors » ; elle est désormais « Maître », la première femme déficiente visuelle à revêtir la robe noire en Afrique centrale. Tout commence en 2016 par un cri de détresse sur les ondes de Canal 2. Une femme malvoyante y pleure son terrain usurpé, spoliée à cause de sa vulnérabilité. Dès lors, la jeune Nidelle, alors en classe de seconde, fait un serment intérieur : elle sera avocate pour protéger ceux que l’on escroque dans l’ombre. Pourtant, son parcours sera un véritable chemin de croix. Si son père, Philippe Dongmo, l’imagine journaliste, elle tient bon. « Non, je veux faire le droit », martèle-t-elle. Ce refus, cette clarté précoce, fut le premier acte d’un parcours qui allait secouer les préjugés et écrire une page d’histoire judiciaire au Cameroun. Le 20 septembre 2024, dans la salle d’audience solennelle du tribunal de première instance de Yaoundé, Nidelle Jara Dongmo Tabontsa, 26 ans, originaire de la Menoua, a prêté serment. Elle devenait ainsi la première femme avocate déficiente visuelle d’Afrique centrale. Une consécration qui ne doit rien au hasard, mais tout à une volonté forgée dans l’adversité.
« On m’a mise dehors » : les années de galère scolaire
Née le 16 janvier 1998, Nidelle grandit dans un foyer de six enfants, où elle est la troisième. Dès la maternelle, une sœur espagnole de Simbock alerte ses parents : il existe des écoles spécialisées pour les enfants handicapés. C’est ainsi qu’à l’âge tendre, elle est envoyée au Centre des Jeunes Aveugles de Dschang, chez le pionnier Paul TeZanou, où elle apprend le braille, le poinçon, et où elle forge une autonomie rare. Mais c’est au retour à Yaoundé, en 2013, que les difficultés prennent une autre dimension. Admise en troisième au lycée bilingue de Mendong, elle n’y reste que deux semaines. « Le proviseur est venu me sortir. Il a dit qu’il n’y avait pas de personnes handicapées dans son établissement. » Expulsion. Son père, fonctionnaire au ministère des Affaires sociales, finit par trouver un établissement privé à Kosby. Là encore, l’accueil est glacial. La responsable du collège prévient : « Nous n’avons jamais eu affaire à ce genre de personnes. Si vous voulez gaspiller votre argent, venez. Mais cela ne m’engage pas. Si à la fin de l’année elle ne réussit pas, ce n’est pas mon problème. » Philippe Dongmo ne se démonte pas : « Tant qu’elle peut suivre les cours, ça m’arrange. » Pendant tout le secondaire, c’est lui qui dépose les dossiers, lui qui défend bec et ongles le droit de sa fille à être évaluée – ou pas, puisque certains professeurs refusent tout simplement de lui faire composer. « Ce n’était vraiment pas facile, se souvient Me Dongmo. Une fois, une professeure d’anglais a expliqué une leçon que je n’ai pas comprise. Quand je lui ai demandé de l’aide, elle m’a répondu : “Mademoiselle, je ne suis pas payée pour ça. Si tu ne vois pas au tableau, ça ne me concerne pas.” » Elle raconte ces années sans amertume, mais avec une gravité qui serre le cœur.
Pendant tout ce temps, son père payait les mêmes frais de scolarité que les autres élèves : 96 000 FCFA en troisième, 140 000 FCFA en terminale. « Sans compter le matériel, la machine, le scanner… Tout est coûteux pour un parent qui n’a pas de moyens. »
Un BTS, deux licences, un master : l’ascension silencieuse
Malgré ces conditions de scolarisation que l’on oserait qualifier de précaires, Nidelle décroche son baccalauréat série A4 espagnol en 2018. Son père l’inscrit d’abord à l’Université catholique d’Afrique centrale (UCAC), où elle obtient un BTS en droit des affaires et de l’entreprise. En 2021, elle est majeure nationale de sa promotion. Deux ans plus tard, en 2022, elle cumule deux licences : une en droit privé à l’UCAC et une licence professionnelle en droit des affaires et de l’entreprise à l’université Siantou. Elle enchaîne avec un master en droit pénal et sciences criminelles à l’UCAC, obtenu en juillet 2024. Ce parcours académique fulgurant se fait pourtant dans l’ombre des regards méfiants. À l’université, les enseignants sont souvent désarmés. « Heureusement, j’avais ma machine avec NVDA et JAWS, ces applications qui font parler l’ordinateur. Pour les examens, on mettait le sujet sur mon ordinateur, je composais, ils venaient récupérer les copies imprimées. » Une organisation qui lui évite d’avoir à réclamer un transcripteur, souvent absent ou trop coûteux pour les établissements.
« Qui va te suivre ? » : la quête éperdue d’un parrain
En décembre 2023, le Barreau du Cameroun lance son concours d’entrée. Nidelle, qui se prépare depuis sa licence grâce aux conseils de Maître Assira, se lance. Mais le premier obstacle est redoutable : trouver un avocat pour lui donner une liste de parrainage, indispensable pour constituer le dossier. « J’approchais les gens, mais chacun fuyait devant le sujet. » Un enseignant, pourtant favorable, lui avait promis une liste. « Il a dit qu’il devait me la donner, mais sa secrétaire souhaitait aussi faire le concours. Il ne pouvait plus me trouver cette liste. » D’autres se contentent de prétextes : « La liste est déjà pleine. » D’autres encore ne répondent tout simplement pas. C’est un ami de son père, avocat, qui met la famille en contact avec Me Noumbissi Célestin. L’homme est ébloui par le profil de la jeune femme. « Il disait à mon papa que non, vraiment, c’est juste qu’il faut payer mes droits, sinon je vous la donnais comme ça. Il n’avait jamais été en contact avec une personne comme moi. » C’est ce parrain providentiel qui signe la lettre. Nidelle dépose son dossier. Le bâtonnier lui apprend qu’il y a un autre candidat malvoyant, d’expression anglaise. Le concours est lancé.
Le jour de l’écrit, les deux candidats sont installés dans une salle spécialisée avec deux surveillants, l’un francophone, l’autre anglophone. L’épreuve dure jusqu’à 16 heures. « Quand la liste des admissibles est sortie, j’ai été émue », confie-t-elle. L’oral est un autre combat. Sept jurés se succèdent. Les questions fusent, souvent teintées d’étonnement : « Tu fais comment pour connaître ? Tu lis les lois ? Comment tu peux retenir les questions ? Est-ce qu’il y a des textes en braille ? » Sa réponse, humble et technique : « Non, je les mets dans la machine et j’essaie de les lire avec mes applications. » Le 21 juin 2024, les résultats définitifs tombent. Elle est admise. « J’ai eu l’impression que parfois, même les gens qui ne savaient pas que c’était mon nom m’écrivent : “Bonjour Maître, comment tu vas ?” » La première femme avocate malvoyante du Cameroun, et même d’Afrique centrale, venait de naître.
Au cabinet, « une personne à part entière »
Dès septembre 2024, elle entame son stage de deux ans au cabinet de Me Gervais Armel Mang Mayi. Là encore, l’accueil aurait pu être un nouveau filtre. Elle avait essuyé de nombreux refus. Mais avec Me Mang Mayi, ce fut différent. « Il m’a dit : “OK, mais sache qu’il n’y aura pas de différence. Tu dois arriver à l’heure comme tout le monde. Tu dois travailler.” Je lui ai dit que tout ça m’arrange, c’est mieux ainsi. » Dans ce cabinet, Me Dongmo fait face, tous les jours, à la réalité du métier : rédaction d’actes, constitution de dossiers, audiences. Elle utilise son ordinateur, son scanner adapté, et le soutien précieux de son époux, Francis, qu’elle a rencontré le 1er janvier 2022. « On se lève à 5 heures pour préparer le goûter des enfants, les apprêter. À 7 heures, tout le monde quitte la maison. » Me Nkaa Essome Paul Roger, avocat stagiaire et collègue de cabinet, témoigne : « Nous ne recevons pas Maître Dongmo comme une personne qui a une infirmité. Pour nous, c’est une personne à part entière. En dehors du petit soutien qu’on peut lui donner, comme lui tenir la main pour aller en audience, ici au cabinet, elle est une avocate de toute façon. Les débats se font d’égal à égal. » Il ajoute, admiratif : « Elle a une capacité de déduction qui dépasse la norme. C’est une intelligence supérieure. » Me Bassong Bernard, autre collaborateur, souligne son courage : « Elle est dynamique, assidue, rarement elle manque au cabinet. C’est aussi une invite aux parents à considérer que les handicaps ne sont pas toujours des manquements, mais juste des différences. On peut utiliser ces différences autrement. »
L’époux, les parents, une famille en première ligne
Derrière ce parcours exceptionnel, il y a des femmes et des hommes ordinaires qui ont refusé de plier. Le père, Philippe Dongmo, est un militant de l’inclusion. En 2016, il fonde l’APASH-CAM (Association des parents et amis solidaires des personnes handicapées du Cameroun). Pendant les vacances, l’association arpente les quartiers pour sortir les enfants handicapés de l’ombre, sensibilise les parents, forme à la langue des signes et au braille. « On leur dit : “Ton enfant peut aussi.” On cherche des partenariats pour les aider sur le plan scolaire, sanitaire. » La mère, elle, a toujours mis une condition avant de laisser sa fille s’engager avec un prétendant : « Si un jour, ma fille dit que tu t’es adressée à elle par son handicap, et non pour elle, on ne va pas s’entendre. » Francis, le mari, chimiste de formation, a appris le braille et la langue des signes pour mieux accompagner sa femme. « Il ne fait même plus chimie, sourit Me Dongmo. Il assiste les personnes handicapées. » Quant à sa petite sœur, c’est elle qui lui a appris le braille. « Elle connaît bien écrire, elle lit le braille. Elle fait même la langue des signes. »
« Ce que je suggère » : un appel à l’inclusion véritable
Aujourd’hui, Me Dongmo Tabontsa n’a pas seulement conquis une toge. Elle porte aussi une voix. « Je suggère que chaque établissement ait des enseignants spécialisés pour accompagner ces personnes. Et que l’école normale intègre dans ses programmes l’éducation inclusive. » Elle dénonce aussi la méconnaissance des textes. « La loi de 2010 et son décret de 2008 prévoient normalement 3 % de quotas pour les personnes handicapées à chaque examen. Mais on ne respecte même pas. » Elle rappelle que le ministère de l’Éducation nationale a récemment exclu la dispense d’âge pour le recrutement des enseignants, alors que la loi l’autorise pour les personnes handicapées. « On le rappelle, mais jusqu’ici, on n’est pas encore entendus. » Son collègue Me Nkaa Essome insiste : « Pour qu’elle soit vraiment l’avocate qu’elle veut être, il faut travailler, continuer de travailler. Et tout ça tourne autour du financier. Si elle avait une petite voiture, un chauffeur, si elle avait accès aux ouvrages en format numérique, ce serait une autre donne. »
« Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir »
Interrogée sur le message qu’elle adresse aux familles qui hésitent à scolariser leur enfant handicapé, Me Dongmo répond sans hésiter : « Ne perdez pas espoir. Envoyez les enfants à l’école au même titre que les autres. Donnez-leur les mêmes tâches à la maison : la cuisine, la lessive, le ménage. Ça leur permet de se sentir intégrés, de se sentir bien dans leur peau. Au-delà du handicap, il y a aussi des rêves. Et avec la motivation, l’amour et l’encouragement, ça peut arriver. » À 26 ans, première femme avocate malvoyante d’Afrique centrale, mère de deux filles, épouse, stagiaire au barreau, elle incarne une génération qui refuse l’invisibilité. Dans son cabinet de Yaoundé, elle compose encore avec les moyens du bord, scanne ses dossiers un par un, écrit en braille, prépare ses audiences. Mais son regard, déjà, porte au-delà. « Quand je serai avocate confirmée, je défendrai ces personnes qu’on escroque parce qu’elles ne voient pas. C’est pour cela que je me suis battue. » Ce n’est plus une promesse d’adolescente. C’est un engagement de femme libre.













































































































































































































































































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