À l’heure où l’effervescence du 31e congrès de la Société Camerounaise d’Ophtalmologie s’estompe, son nouveau président, le Professeur Yannick Bilong, se livre sans détour. Entre vertige face aux responsabilités, exigence de la parole donnée et combat pour une ophtalmologie accessible à tous, il dévoile les grandes lignes de son mandat. Il annonce également la tenue d’un prochain congrès sur l’ophtalmologie de santé publique, un sujet qui concerne chaque citoyen. Entretien sans filtre avec un homme de terrain devenu leader d’une institution savante.
Le Président, à l’heure où l’effervescence du 31e congrès s’estompe, votre vision du futur est-elle déjà parfaitement accommodée à vos nouvelles responsabilités ?
Oui, je le pense bien. Actuellement, nous sommes dans la continuité de ce que les anciens ont fait, d’une part. Et d’autre part, nous allons apporter notre vague de jeunesse et une planification pour les membres, afin d’avoir un impact plus important et visible de tous.
Vous êtes bien modeste et très tempéré pour quelqu’un qui vient de braver une élection. Est-ce à croire que c’était évident ?
Non, rien n’est évident et rien n’est acquis. Une élection a toujours ses marges d’incertitude. Il n’y a pas de hasard. Vous êtes porté par vos confrères qui croient d’abord en vous dans l’ombre. Ensuite, vous prenez confiance en vous-même. Et enfin, vous vous présentez le jour de l’élection quand vous pensez qu’il est temps d’apporter quelque chose.
Et que dites-vous à ceux qui n’ont pas voté pour vous ? Est-ce parce qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ?
Non, pas du tout. Pour avancer ensemble, la multiplicité des opinions est essentielle. C’est elle qui fait le progrès. Tout le monde ne doit pas être aligné sur ce que je dis, car je peux me tromper, tout comme mes collaborateurs. Avoir des opinions diverses, même opposées aux miennes, fait avancer.
Passé ce moment de consécration, quel sentiment domine votre champ visuel ? La satisfaction d’une ambition personnelle arrivée à son terme ? Ou le vertige face à l’ampleur des attentes d’une communauté qui vous demande de corriger ses presbytes ?
Non, je dirais plutôt le vertige. Parce que c’est une responsabilité importante qui m’est confiée. Elle n’est pas fortuite : elle a été construite autour de moi. Cela fait plusieurs années que j’exerce au sein du bureau exécutif de la Société Camerounaise d’Ophtalmologie comme secrétaire général. J’ai donc pu observer les rouages de la gestion interne et les problèmes des membres. Il est logique que dans cette évolution, on aspire à se présenter lorsque l’on a le soutien de la majorité.
De votre poste de secrétaire général, lorsque vous vous rasiez la barbe chaque matin dans le miroir, vous rêviez ?
Non, pas du tout.
C’était une obsession ?
Non, du tout. C’est ma philosophie de vie : à chaque fois que j’ai une tâche, je me concentre d’abord sur elle. Il faut la faire du mieux possible, y mettre sa personnalité et rechercher les résultats.
Vous refusez de réinventer la roue, mais vous parlez de mutualiser les savoirs entre les CHU urbains et les districts isolés. Comment comptez-vous briser l’isolement d’un confrère en zone périphérique pour que son expertise remonte jusqu’au sommet de la recherche nationale ?
Il y a déjà la communication. Le collègue isolé ne doit pas se sentir délaissé, mais entouré de ses pairs. Ils communiquent régulièrement avec lui. Cette communication est non seulement fraternelle, mais aussi scientifique. Chaque fois qu’une nouvelle pratique peut améliorer son quotidien, on partage avec lui. On met en place un système d’encouragement pour qu’il soit toujours en formation continue, car plus on s’adapte à son milieu, plus on est efficace.
L’ophtalmologue est-il devenu un simple opticien amélioré ? Ou est-il encore capable de diagnostiquer une pathologie générale avant le généraliste ?
L’ophtalmologue est d’abord un médecin. Quand il voit un patient, il ne voit pas que l’œil, mais le patient dans sa globalité physique et sociale. C’est un médecin qui s’est spécialisé dans les problèmes de vision. On est d’abord médecin avant d’être ophtalmologue. Un opticien, à la base, n’est pas médecin.
C’est un commerçant ?
Non, c’est un professionnel de santé qui a appris à gérer les troubles de la formation de l’image. Ce n’est pas un commerçant. Ce sont des gens avec une profession très technique et louable, parfois même esthétique. Ils ont du mérite, notamment pour la belle monture que vous avez sur vos yeux.
Attirer les jeunes diplômés vers la Société Camerounaise d’Ophtalmologie en balayant les stratégies classiques pour ne proposer que l’exemplarité. N’est-ce pas un pari risqué, voire idéaliste, dans un monde de plus en plus numérique et concurrentiel ?
Non. La médecine est un métier pratique, qui se transmet par accompagnement. On n’apprend pas la médecine sans mentor. Pour être mentor, il faut montrer des actes. Nos jeunes nous jugent par ce que nous faisons.
Votre carrière a été marquée par votre combat pour la vision des trypanosomiasés, un sujet longtemps resté dans l’ombre. Comment ce regard de pionnier va-t-il influencer votre gouvernance ?
Personnellement, je ne sais pas encore. Je suis pragmatique. Les résultats parleront pour moi.
La gestion d’une société savante exige rigueur administrative et politique. Avez-vous les épaules pour la bureaucratie, vous, homme de terrain ?
On n’arrive pas à être professeur agrégé sans diplomatie politique. C’est impossible. On grandit dans le corps universitaire, une machine qui fait de vous un agrégé. En passant ces étapes, on apprend à comprendre les susceptibilités des uns et des autres, à tenir compte de l’ensemble avec simplicité. L’agrégation, c’est la capacité à expliquer un concept complexe en deux minutes à une personne non instruite. Si vous en êtes capable, vous pouvez entrer dans la compréhension des gens à divers niveaux et mener une politique basée sur la science, non sur la flatterie.
Comment allez-vous agréger tous ces maux de l’humanité – opacification cristalline, presbytie, cataractes – pour que cette Société se porte mieux ?
En rendant ces sujets accessibles. Nous nous sommes dotés d’une cellule de communication pour faciliter le contact avec les journalistes. Nous voulons sortir la science des amphithéâtres pour en faire un débat public. Notre prochain congrès portera sur l’ophtalmologie de santé publique. Cela intéressera tout le monde, du citoyen ordinaire aux grands décideurs, afin que tous puissent contribuer à trouver des solutions.
Que dites-vous aux auditeurs ? J’ai évoqué des affections de l’œil. Vous leur dites que c’est irréversible ?
Oh non. 80 à 90 % des pathologies qui font baisser la vision sont évitables, grâce à la prévention. Toute la hiérarchie des soins doit être basée sur la prévention, car le traitement arrive parfois trop tard.
Où peut-on vous rencontrer ?
Personnellement, je suis à la Société Camerounaise d’Ophtalmologie, dont le siège est à Yaoundé.
Quels sont vos rapports avec les formations sanitaires et hôpitaux de référence ?
Ces rapports sont très professionnels et bons. Nous participons avec eux à des conférences, séances et ateliers pratiques. Le personnel en sort mieux outillé. Ces hôpitaux aident aussi la société à être plus visible lors de ces ateliers.
Vous avez dit qu’un président doit savoir exiger autant qu’encourager. Sur quel dossier êtes-vous prêt à enfiler le costume de père Fouettard pour garantir l’excellence de la Société ?
Cela se rapproche de ma personnalité. L’exigence, c’est le respect de la parole donnée. Ce qu’on dit qu’on doit faire, on le fait, bien ou mal, mais on le fait. C’est là que je pourrais avoir des problèmes avec certains collaborateurs. La médecine, c’est la confiance : un patient vous confie sa vie. Vous ne devez pas le décevoir. Si je dis que je fais quelque chose, je le fais. Si je ne peux pas, je le dis. C’est cette exigence qui pourrait créer des points de friction.












































































































































































































































































