Le Cameroun forme chaque année 750 sages-femmes dans 54 écoles. Pourtant, 65 % d’entre elles sont au chômage. Des milliers de jeunes diplômées, prêtes à sauver des vies, attendent sur les bancs de l’inactivité… pendant que des femmes meurent en couches faute de soins.
Car dans les faits, entre 2015 et 2020, l’État n’a recruté que 548 sages-femmes. Pire encore : celles qui sont finalement embauchées se retrouvent souvent affectées hors des services de santé maternelle et néonatale, gaspillant ainsi leur précieuse expertise obstétricale.
Aussi, quand la Confédération internationale des sages-femmes (ICM) lance pour le 5 mai 2026 le cri d’alarme « Un million de sages-femmes de plus », ce chiffre résonne comme une sentence. Un million de professionnelles manquent sur la planète pour des soins obstétricaux sûrs. Au Cameroun, quelques milliers de recrutements bien ciblés suffiraient à changer la donne. La vie des mères attend.
En ce 5 mai 2026, le monde célèbre celles qui tiennent dans leurs mains la vie des mères et des nouveau-nés. Le thème choisi par l’ICM (Confédération internationale des sages-femmes) est pourtant un aveu d’insuffisance : il manque un million de sages-femmes sur la planète pour assurer des soins maternels sûrs. Au Cameroun, cette pénurie mondiale se double d’un paradoxe national aussi cruel qu’absurde. Le pays forme chaque année environ 750 sages-femmes et maïeuticiens, grâce à 54 écoles réparties sur le territoire. Mais, selon Annie Hortense Atchoumi, présidente nationale de l’Association des sages-femmes et assimilés du Cameroun (ASFAC), le taux de chômage dans la profession atteint 65 %. Autrement dit, des centaines de jeunes diplômés prêts à sauver des vies attendent sur les bancs de l’inactivité, tandis que des femmes meurent faute de soins. Entre 2015 et 2020, l’État n’a recruté que 548 sages-femmes. Pire encore : celles qui sont finalement embauchées se retrouvent souvent affectées hors des services de santé maternelle et néonatale, gaspillant ainsi leur précieuse expertise obstétricale.
D’abord, un recrutement famélique face à l’urgence
En effet, les chiffres sont éloquents. Entre 2015 et 2020, l’État n’a contractualisé que 548 sages-femmes. En 2021, 225 seulement ont été recrutées, pour certaines directement déployées en pleine pandémie de Covid-19 sans même que leur liste ne soit publiée. « Si 200 sont recrutées sur 1 500 qui sont au chômage, cela n’est pas significatif dans les hôpitaux où le besoin est hyper nécessaire », déplore la présidente de l’ASFAC. Pendant ce temps, les formations sanitaires tournent avec des aides-soignants ou des infirmiers non spécialisés faute de sages-femmes. Par ailleurs, lorsque ces dernières sont recrutées, elles sont parfois affectées hors des services de santé reproductive, maternelle, néonatale, infantile et des adolescents (SRMNIA). Une sage-femme en chirurgie ou aux urgences, c’est une compétence obstétricale gaspillée.
Ensuite, une double peine dans les zones de crise
Par conséquent, la situation devient tragique dans les régions frappées par la crise sécuritaire : l’Extrême-Nord (attentats de Boko Haram), et les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (conflit armé). Là-bas, les formations sanitaires ont été détruites ou abandonnées. Les sages-femmes qui y exercent encore le font au péril de leur vie. Certaines ont été torturées, d’autres ont demandé leur transfert. De nombreuses localités sont régulièrement en « ghost towns » (villes mortes), notamment le lundi, bloquant tout accès aux soins. Résultat : les accouchements à domicile augmentent, la mortalité maternelle reste élevée et les nouveau-nés paient le prix fort. Le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) estime que 60 % des décès maternels dans le monde sont favorisés par les crises humanitaires. Le Cameroun n’échappe pas à cette règle.
Cependant, des femmes résilientes et un espoir
Pourtant, malgré les bombes, les engins explosifs improvisés (IED) et les enlèvements, certaines sages-femmes tiennent coûte que coûte. Elles organisent des cliniques mobiles à Bamenda, bravent les checkpoints pour assurer des consultations prénatales, et prennent en charge les victimes de violences sexuelles, en nette hausse dans les zones de conflit. L’ASFAC plaide depuis des années pour la reconnaissance de la sage-femme comme un « corps » à part entière, avec son ordre professionnel, sa grille de rémunération et son affectation obligatoire en SRMNIA.
Que retenir, dès lors, de cette journée du 5 mai 2026 ? D’abord, que le thème « Un million de sages-femmes de plus » n’est pas une simple formule : c’est une sentence. Ensuite, que le Cameroun possède les ressources humaines – formées, compétentes, prêtes à servir mais qu’il refuse de les recruter massivement. Enfin, que les sages-femmes des zones de crise sont des héroïnes silencieuses, abandonnées à leur courage. Annie Hortense Atchoumi, présidente de l’ASFAC, le répète sans relâche : « Nous sortirons vainqueur de la lutte contre la mortalité maternelle et néonatale dans notre pays. » Mais pour cela, il faut des actes. Un million de sages-femmes de plus dans le monde, c’est un objectif global. Au Cameroun, quelques milliers de recrutements bien ciblés suffiraient à changer la donne. La vie des mères attend cela.
Interview
« Le Cameroun ne manque pas de sages-femmes, mais il les utilise mal »

À l’occasion de la Journée internationale de la sage-femme, dont le thème mondial est « Un million de sages-femmes de plus », Bertrice Tchouangue Tchassem, présidente de l’Association des sages-femmes et assimilés du Cameroun (ASFAC) pour la région du Centre, dresse un constat sans complaisance. Selon elle, le problème n’est pas tant le nombre de sages-femmes formées – le Cameroun en forme chaque année des centaines – que leur mauvaise répartition et leur affectation hors des services de santé reproductive, maternelle, néonatale, infantile et des adolescents. Entre plaidoyer pour la reconnaissance du corps des sages-femmes et appel à la prévention, elle livre un message clair : mieux utiliser les ressources existantes pour réduire la mortalité maternelle et néonatale.
Que vous inspire le thème de la Journée internationale de la sage-femme cette année, intitulé « Un million de sages-femmes de plus », dans le contexte camerounais ?
Vraiment, c’est un thème qui est le bienvenu, parce que nous en débattons déjà, ne serait-ce qu’au niveau du Cameroun. « Un million de sages-femmes de plus », ça veut dire quoi ? Ça veut dire que, malgré les recrutements de ressources humaines, pour ce qui concerne les sages-femmes, il y a encore une grosse insuffisance de prestataires dans les services de santé reproductive, maternelle, néonatale, infantile et des adolescents (SRMNIA), c’est-à-dire les services qui sont appelés à suivre les femmes, les mères ainsi que les jeunes. Vous savez, la santé sexuelle, toutes ces activités sont menées par la sage-femme : les CPN et consorts. C’est pour cette raison que je parle des services de santé reproductive, de la mère, de l’enfant et de l’adolescent.
Quand on va dans les différents services, je vais vous donner un exemple. Je me suis amusée à vouloir faire une étude dans un district de Yaoundé. Ayant déjà parcouru trente formations sanitaires, on s’est retrouvés seulement avec quatre sages-femmes. Imaginez, avec les taux de mortalité maternelle, néonatale, infantile et juvénile, vous comprenez donc que la plupart des activités sont menées par les sages-femmes, parce que la santé de la reproduction est leur spécialité. Raison pour laquelle, quand on va dans les services, on trouve des aides-soignants, des infirmiers diplômés d’État. On ne les refuse pas, mais ils doivent être coachés par les sages-femmes.
Donc on devrait trouver dans chaque service de SRMNIA des sages-femmes pour pouvoir contrôler beaucoup de choses, pour être prêts à référer les patients qui ont des problèmes de santé reproductive. Vous comprenez, y compris pour les violences basées sur le genre. Je me rappelle avoir fait cette formation et avoir voulu l’instituer dans mon institut, mais ce n’était pas très facile.
Même s’il y a la sage-femme, il faut que les choses soient claires. Le thème « Un million de sages-femmes de plus » est pertinent parce que, dans la plupart des formations sanitaires, on retrouve très peu de sages-femmes habilitées à gérer les activités et les interventions en santé de reproduction. Si je vous raconte certaines histoires, c’est très embêtant.
Une fois, j’étais en réunion avec le ministre de la Santé. Une femme était très ennuyée parce que c’était une réunion de sages-femmes. Elle nous a dit qu’à l’Hôpital général, en salle d’accouchement, elle a accouché seule. Mais quand vous parlez, vous impliquez les sages-femmes. Est-ce que ce sont effectivement les sages-femmes qui sont sur les postes ? Je vais prendre un exemple sur moi. Je suis sage-femme diplômée, avec beaucoup de spécialités, j’enseigne les matières de santé reproductive, mais je n’exerce pas dans un service de santé reproductive. Je suis en chirurgie A pour le moment.
Avant la chirurgie A, j’étais aux urgences. Avant les urgences, j’étais aux soins intensifs. Vous comprenez que je ne suis pas la seule. Actuellement, on a aussi une sage-femme aux urgences, une sage-femme dans un bureau chirurgical. Donc les personnes ressources ne sont pas affectées dans les services correspondants. Je pense qu’il y a une mauvaise utilisation des sages-femmes. Non seulement le nombre de sages-femmes qui devraient être dans ces services est insuffisant, mais il y a aussi une utilisation inappropriée.
Je me rappelle qu’une fois, j’étais allée à la Protection maternelle et infantile (PMI). Un médecin m’a interpellée sur le fait qu’il y ait beaucoup de décès maternels, surtout des décès de personnels de santé. Il m’a dit : « Oh, qu’est-ce que vous, les sages-femmes, vous faites ? Il y a des décès. » Je lui ai dit : « Docteur, calmez-vous. » Je pense que c’est le combat que nous menons contre ces décès maternels. Il faut déjà affecter les sages-femmes dans les postes appropriés pour qu’elles puissent travailler.
À ce moment-là, on saura qu’au moins il y a des sages-femmes. Mais malgré le peu qu’on a recruté, c’est toujours insuffisant. Si on regarde le quotient entre le nombre de sages-femmes et le nombre de femmes ou d’enfants suivis, ce n’est pas ça. Il y a beaucoup de choses à faire. Ce jour-là, il a dit : « Non, il faut qu’on fasse les notes. » Mais est-ce que ça dépend de nous ? Non. Voilà pourquoi « un million de sages-femmes de plus » est important, à la fois en quantité et en qualité.
On peut manquer de sages-femmes, mais le combat que nous menons dans chaque centre – personnellement, c’est notre priorité – c’est de former les prestataires de SRMNIA, pas seulement les sages-femmes, parce que c’est le contexte actuel au Cameroun. Les sages-femmes ne sont pas dans les services de SRMNIA. Mais nous nous engageons à former les prestataires de ces services, parce que l’objectif général est de diminuer la mortalité maternelle, infantile, juvénile et néonatale.
Alors, pensez-vous que le Cameroun manque réellement de sages-femmes ou alors c’est un problème d’intégration dans le système de santé ?
Le Cameroun ne manque pas de sages-femmes depuis 2009, car j’ai été formée dans la première promotion en santé reproductive. C’est vrai que l’évolution de la formation au Cameroun est partie des infirmiers diplômés d’État accoucheurs, ensuite des infirmiers spécialisés en santé reproductive, et maintenant des sages-femmes. Mais tous font la santé reproductive. Pour ce qui est du nombre de sages-femmes au Cameroun, il y en a assez, parce que chaque année, les écoles forment des sages-femmes.
Selon les déclarations du ministère de la Santé, on a au moins 54 écoles de sages-femmes. Imaginez : chaque année, on sort au minimum 25 étudiants par école, même si 5 sont recalés. 54 écoles multipliées par 20, cela fait beaucoup. Donc on ne manque pas de sages-femmes au Cameroun, mais c’est un problème d’intégration, un problème de recrutement. En dehors du recrutement, il y a aussi le problème de redéploiement des sages-femmes dans les services de SRMNIA.
Madame, en quoi la sage-femme est-elle essentielle dans la réduction des décès maternels et néonataux ?
C’est une très bonne question. Elle est essentielle parce que c’est sa spécialité. Elle a étudié la santé reproductive. Tout ce qui concerne les soins pré-conceptionnels – c’est-à-dire avant la conception – la sage-femme va faire une consultation pré-conceptionnelle, demander des examens et dépister d’éventuelles maladies qui, lors d’une conception, pourraient entraîner des malformations ou des avortements.
Cela fait déjà diminuer la morbidité. Ensuite, après la préconception, il y a la conception. C’est la sage-femme qui assure la plupart – 99 % – des consultations prénatales au Cameroun en général. La consultation prénatale permet de prévoir beaucoup de choses : les soins de prévention, les soins promotionnels, les soins curatifs (si une pathologie survient pendant la grossesse, on soigne). Enfin, il y a les soins de réhabilitation. Quand des dégâts surviennent, la sage-femme suit la femme jusqu’au terme de la grossesse, jusqu’au déclenchement du travail.
À tous ces stades, on peut avoir des décès. Pendant la CPN, la femme peut faire une pathologie appelée éclampsie, qui tue beaucoup de bébés. Si la prise en charge n’est pas rapide, la femme peut mourir. Pendant le travail, il faut surveiller la mère et le bébé. La surveillance du travail se fait avec un outil appelé le partogramme, qui permet de faire des diagnostics précoces. Diagnostic précoce signifie prise en charge rapide. Si l’équipe de soins est disponible, qualifiée et compétente, les diagnostics seront précoces et les prises en charge rapides, si les plateaux techniques le permettent.
Même si le plateau technique ne suffit pas, selon le niveau du système de santé, tout est prévu. Au niveau périphérique, si le diagnostic est précoce, cela donne le temps de référer vers l’établissement qualifié disposant du plateau technique et du personnel adéquat. La santé de la femme se joue à tous les niveaux. Après l’accouchement et la surveillance du travail, il y a la période du post-partum, qui est aussi très délicate.
À toutes ces périodes, la femme peut mourir. Vous voyez donc que la sage-femme est le personnel essentiel pour la réduction de la mortalité maternelle et néonatale au Cameroun, parce qu’elle agit à tous les niveaux. En dehors même de la conception et du post-partum, elle agit sur les violences basées sur le genre, qui est un problème majeur car cela joue sur la mortalité et sur la santé mentale de la population.
Il n’y a pas d’âge pour les violences basées sur le genre. La sensibilisation et la promotion aident à diminuer beaucoup de choses. Ces jours-ci, il y a des féminicides partout au Cameroun. Nous réfléchissons à comment travailler là-dessus. Tout cela est lié aux violences basées sur le genre.
Nous avons eu connaissance des enfants IMC. Voulons-nous savoir si, avec des sages-femmes qualifiées et à des postes adéquats, on pourrait réduire le taux de naissance des enfants IMC ?
Je pense que la réponse est claire. J’ai parlé des consultations pré-conceptionnelles. Tout part de là. Si on n’a pas omis cette consultation et qu’on respecte les différents rendez-vous – notamment la première consultation avant 12 semaines – on pourra dire beaucoup de choses à la femme. Elle pourra respecter les consignes, chercher les moyens de faire des échographies, et les dépistages seront précoces.
D’accord, madame. Quel message adressez-vous aux jeunes femmes camerounaises qui hésitent à devenir sages-femmes ?
Vous savez, la jeune femme hésite parce qu’elle ne connaît pas les activités de la sage-femme. C’est une profession très noble. Il faut le faire avec le cœur, avec affection. Ce n’est pas pour l’argent qu’on fait ce métier, parce qu’à tout moment, en tout lieu, on peut appeler la sage-femme. Même en route, elle peut faire un accouchement. Même au marché. Elle peut gérer beaucoup de choses, peu importe où elle se trouve.
C’est une profession noble qui demande qu’on l’aime avant de l’exercer. Pour cela, il faut sensibiliser sur la profession, sur sa promotion. Nous avons une activité en préparation : si on nous le permet, nous voudrions faire une promotion, une sensibilisation sur la profession de sage-femme. Vous constaterez que, de plus en plus, nous essayons de faire des sensibilisations, quelle que soit la stratégie adoptée, pour promouvoir ce métier.
Parce que beaucoup ne savent pas qui est la sage-femme. C’est une profession à part entière. C’est pourquoi nous sommes dans le plaidoyer, et je profite pour lancer ce plaidoyer : que le Cameroun reconnaisse la profession de sage-femme comme un corps. Un corps – partout dans le monde, c’est un corps à part entière. Un corps, cela signifie l’Ordre des sages-femmes, et cela permettra de bien canaliser la profession.












































































































































































































































































