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Après l’USAID… : Qui financera la santé en Afrique ?

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Le gel des financements américains a laissé un gouffre que ni les États ni les autres bailleurs ne comblent. Au Sénégal par exemple, les ménages assument déjà 45 % des dépenses de santé. À l’échelle du continent, les systèmes tiennent, mais à quel prix, et jusqu’à quand ? Une question que les Nations unies, l’Union africaine et les partenaires techniques ne peuvent plus esquiver.

Il y a des dates qui font basculer les équilibres. Le 20 janvier 2026 en est une. Ce jour-là, les États-Unis ont officiellement quitté l’Organisation mondiale de la santé. Pas une surprise, la procédure avait été engagée dès les premières heures du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, mais une confirmation sans équivoque : l’architecture sanitaire mondiale, telle qu’elle s’était construite depuis 1948, vacille. Et l’Afrique, continent de 1,4 milliard d’habitants, dont la population devrait représenter 37 % de l’humanité d’ici à 2100, est en première ligne de cette recomposition.
C’est dans ce contexte que le Réseau des Médias Africains pour la Promotion de la Santé et de l’Environnement (REMAPSEN) a réuni, le 4 juin 2026, deux expertes de premier plan autour d’une question aussi simple qu’urgente : « Nouvelle géopolitique sanitaire mondiale : quels enjeux pour l’Afrique ? »

Le séisme américain

Stéphanie Tchiombiano, maîtresse de conférence associée au département de science politique de l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne et spécialiste de la gouvernance mondiale de la santé, a posé le décor avec une précision chirurgicale. Le retrait américain de l’OMS n’est pas, à l’entendre, un coup de tonnerre dans un ciel serein. C’est l’aboutissement d’une trajectoire longue, mais aujourd’hui radicalisée.
Washington pesait environ 20 % du budget de l’OMS. Il n’a acquitté ni sa cotisation 2024, ni celle de 2025, alors même qu’il en était encore officiellement membre. Les conséquences ont été immédiates : restructurations, licenciements, réduction drastique des capacités opérationnelles de l’organisation. « Je pense notamment à la crise Ebola en ce moment au Congo », a-t-elle glissé.

L’Argentine a emboîté le pas dès les premières semaines. D’autres pays ont évoqué la même possibilité. Ce que les analystes ont parfois sous-estimé, c’est la dimension systémique de cette désaffection : une organisation multilatérale n’est puissante que si elle est soutenue de manière massive et universelle. Dès lors qu’un acteur de ce poids quitte le navire, c’est le mandat entier de l’institution qui se trouve affaibli.
En septembre 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio a publié l’« America First Global Health Strategy » , document dont le titre, à lui seul, dit tout. La santé mondiale, principe par essence collectif, requalifiée en instrument de politique étrangère unilatérale. L’objectif affiché : sécuriser la santé des citoyens américains, contrer l’influence chinoise, privilégier le secteur privé et les organisations confessionnelles aux ONG classiques, et accéder dans le cadre de nouveaux accords bilatéraux, aux données sanitaires et aux pathogènes émergents des pays partenaires.
Trente-deux protocoles d’accord ont ainsi été signés à travers le monde, à des vitesses inédites. Trois pays ont refusé : le Zimbabwe, la Zambie et le Ghana, au motif d’une inégalité structurelle dans ces nouveaux rapports de force. Le CDC Africa s’est positionné comme possible intermédiaire pour les États qui souhaitent être mieux armés dans ces négociations.

L’Afrique dans la tourmente

Pour Ida Rose Ndione, directrice régionale des programmes d’Amref Health Africa pour l’Afrique de l’Ouest et socio-anthropologue spécialiste de santé publique, la démonstration théorique trouve aussitôt une traduction concrète. Elle a choisi de l’illustrer par le cas sénégalais, mais les dynamiques qu’elle décrit résonnent bien au-delà des frontières du pays.
Au Sénégal, 45 % des dépenses de santé sont assumées par les ménages. L’aide internationale des partenaires techniques et financiers représente environ 24,6 %, l’État 21,6 %. Le coût global de mise en œuvre des politiques de santé s’élève à 354 milliards de francs CFA, dont l’État ne couvre que 99 milliards. L’écart : le fameux « gap » est béant. Et il est à peu près équivalent à l’engagement total de l’État.
La suspension des financements de l’USAID a aggravé une situation déjà fragile. Planification familiale, santé maternelle et infantile, santé des adolescents, nutrition : autant de programmes touchés, avec des résultats qui stagnent depuis lors. Entre 2022 et 2025, le Sénégal n’a jamais consacré 10 % de son budget national à la santé, loin des 15 % prescrits par la Déclaration d’Abuja depuis 2001. En 2025, la part du budget du ministère de la Santé sur le budget général de l’État atteint son niveau le plus bas depuis des années.

Ce n’est pas une singularité sénégalaise. Sur les 32 pays à faible revenu recensés par l’OMS, les deux tiers affichent des dépenses publiques de santé inférieures à dix dollars par habitant et par an.

Souveraineté sanitaire : un combat en construction

Face à ce tableau, les deux expertes ont refusé le fatalisme. Les enjeux de représentation de l’Afrique dans les enceintes internationales sont réels, mais la dynamique change. Depuis septembre 2023, l’Union africaine siège en tant que membre permanent du G20. Le CDC Africa, basé à Addis-Abeba, s’affirme progressivement comme porte-voix continental dans les négociations internationales. Des positions communes commencent à s’esquisser, notamment sur la question de l’accès équitable aux produits de santé.
Car le nerf de la guerre, c’est là. L’Afrique ne produit aujourd’hui que 3 % des vaccins qu’elle consomme. La pandémie de Covid-19 a mis cette réalité à nu avec une violence particulière : les pays riches ont été vaccinés en priorité, les pays à faibles revenus, en grande majorité d’anciennes colonies, ont attendu. Le président Abba Fawzah avait alors parlé d’ « apartheid vaccinal ». L’expression a choqué. Elle a surtout désigné une réalité que les diplomaties du continent tentent aujourd’hui de corriger, notamment dans les négociations autour du traité sur les pandémies et de son annexe PAPS.
L’idée est simple, mais elle engage des équilibres de pouvoir considérables : les pays africains refusent de partager leurs pathogènes émergents sans garantie d’accès aux traitements, tests et vaccins qui en seront dérivés. Ce que la Covid-19 a rendu inacceptable, le Bundibugyo en RDC et en Ouganda le confirme aujourd’hui : il n’existe toujours pas de vaccin homologué contre cette souche d’Ebola.

Des pistes, mais un écart vertigineux

Pour Ida Rose Ndione, la réponse passe par une mobilisation sur plusieurs fronts. L’efficience d’abord : selon l’OMS, entre 20 et 40 % des ressources allouées à la santé sont gaspillées. Des marges de manœuvre existent donc, avant même de chercher des financements supplémentaires. Les approches intégrées, la mutualisation des achats à l’échelle régionale, la digitalisation des systèmes de santé, le renforcement des partenariats public-privé : autant de leviers sur lesquels le Sénégal, mais aussi d’autres pays de la sous-région, commencent à s’appuyer.
La mobilisation des ressources domestiques est l’autre axe incontournable. Taxes sur le tabac, l’alcool et les boissons sucrées, renégociation de la dette, meilleure collecte fiscale, engagement renforcé des collectivités territoriales : les pistes ne manquent pas. Mais les résultats, eux, se font attendre.

Ce que le webinaire du REMAPSEN, c’est l’écart entre les engagements pris : Abuja 2001, Agenda 2030, couverture sanitaire universelle et les réalités budgétaires d’États qui, pour certains, n’ont jamais réussi à franchir la barre des 10 % de leur budget consacré à la santé. Pendant ce temps, l’horloge tourne. 2030 est dans quatre ans.

Interviews:

« L’impact du retrait de l’USAID a été réel pour AMREF au niveau global »

Ida Rose Ndione, Directrice régionale des programmes, Amref Health Africa , Afrique de l’Ouest

Dans un contexte de reconfiguration des financements internationaux de la santé, notamment le retrait des États-Unis du multilatéralisme sanitaire, comment Amref Health Africa adapte-t-elle concrètement ses programmes en Afrique de l’Ouest pour préserver la continuité des soins aux populations les plus vulnérables ?
L’impact du retrait de l’USAID a été réel pour AMREF au niveau global : certains programmes ont été arrêtés, des équipes ont été restructurées. La réponse a consisté à diversifier les sources de financement : américaines alternatives, européennes, et surtout philanthropiques.

En Afrique de l’Ouest spécifiquement, la situation a été moins critique : AMREF n’avait pas de financement direct de l’USAID dans la région. Les programmes ont pu se poursuivre, portés principalement par le secteur privé et des fondations dont la Mastercard Foundation, aujourd’hui l’un des bailleurs les plus importants du secteur de la santé.
Sur le plan stratégique, la direction s’est engagée dans une réflexion plus large : développer le fundraising, mais aussi créer des entreprises sociales capables de générer des ressources propres pour assurer la pérennité des interventions.


« Les États-Unis se comportent aujourd’hui comme des passagers clandestins du système multilatéral »

Stéphanie Tchiombiano, spécialiste de la gouvernance mondiale de la santé.

La géopolitique sanitaire mondiale connaît un basculement inédit avec la montée en puissance de nouveaux acteurs : États émergents, fondations privées. Quel regard analytique portez-vous sur la capacité de l’Afrique à négocier sa place dans ce nouveau rapport de force mondial ?
Les stratégies collectives africaines sont de plus en plus structurées. L’exemple le plus significatif est le Groupe de l’équité, constitué dans le cadre des négociations sur le traité mondial contre les pandémies : des pays africains, menés notamment par l’Afrique du Sud et en coalition avec le Brésil, refusent de partager les données des pathogènes sans garantie d’accès aux produits de santé qui en seront dérivés. C’est une posture de négociation commune, cohérente et assumée.
Par ailleurs, au-delà du multilatéralisme classique des Nations unies, on voit émerger ce qu’on appelle le « minilatéralisme » : de petites coalitions d’États volontaires qui s’organisent autour de thématiques précises. C’est une façon d’avancer plus vite et de gagner en visibilité sur des sujets ciblés.
Enfin, il ne faut pas limiter la représentation africaine aux seuls acteurs étatiques. La société civile, le secteur privé, les fondations ont toute leur place dans ces enceintes, et la voix associative africaine y est de plus en plus reconnue.
Comment faire de l’Afrique un acteur influent dans les négociations internationales sur les pandémies ? Et comment appréciez-vous le retrait des États-Unis du multilatéralisme sanitaire au profit d’accords directs avec les États ?
La souveraineté est devenue la question centrale sanitaire, mais aussi au sens plus large. C’est une évolution profonde qui mérite une analyse à part entière.
Sur le retrait américain : j’ai tendance à considérer que les États-Unis se comportent aujourd’hui comme des passagers clandestins du système multilatéral. Ils ont cessé de contribuer financièrement à l’OMS et à d’autres structures, mais continuent de bénéficier indirectement des données collectées, des normes établies, des alertes émises. Cette posture est problématique non seulement pour les autres pays, mais pour les citoyens américains eux-mêmes.
La porte reste ouverte. Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a récemment appelé publiquement les États-Unis et l’Argentine à reconsidérer leur décision. Un changement politique interne aux États-Unis pourrait, comme lors du premier mandat de Trump, conduire à un retour. C’est une situation que l’on ne peut pas imaginer durable : la santé est un bien commun qui ne peut prospérer que dans la coopération.
Face à la fuite massive des médecins et chercheurs africains vers l’étranger, existe-t-il des stratégies pour retenir ces talents et préserver les capacités sanitaires du continent ?
La pénurie de ressources humaines en santé est un défi mondial : aucun pays n’y échappe. Mais ses effets sont bien plus dévastateurs dans les pays déjà fragiles.
L’OMS tient à jour une liste des pays les plus vulnérables en matière de ressources humaines et adresse régulièrement un message aux pays à revenus élevés pour qu’ils évitent d’aller recruter activement dans ces contextes. Pendant la pandémie de Covid-19, des pays comme la France ont pourtant sollicité de manière proactive des professionnels de santé issus de pays fragiles : une pratique qui aggrave les inégalités.
Des réponses innovantes existent. L’accord Philippines-Allemagne en est un exemple : l’Allemagne finance la formation d’infirmières philippines y compris l’apprentissage de la langue et les Philippines fournissent du personnel qualifié. Un modèle « win-win » qui préserve les intérêts des deux parties. La question n’est pas seulement celle du nombre de professionnels formés, mais aussi celle de leur répartition géographique à l’intérieur des pays. Des politiques de fidélisation au niveau décentralisé sont indispensables, notamment pour les zones rurales les plus isolées.
Comment les acteurs non étatiques : société civile et secteur privé, peuvent-ils concrètement s’organiser pour peser dans les grandes décisions sanitaires internationales ?
Plusieurs voies sont possibles. La première : intégrer les délégations nationales. Rien n’empêche un gouvernement d’inclure des représentants de la société civile ou du secteur privé dans sa délégation à l’Assemblée mondiale de la santé ou dans d’autres enceintes. Cela se fait déjà trop rarement encore.
La deuxième : investir les espaces formellement réservés à la société civile dans les organisations internationales. Ces espaces existent, mais la présence africaine y est encore faible, souvent faute de financements pour y participer.
La troisième, et sans doute la plus importante : développer des financements dédiés pour permettre aux organisations africaines de la société civile d’accéder à ces enceintes. Leur expertise est reconnue. Leur légitimité est réelle. Ce qui manque, c’est souvent les moyens de se déplacer, de préparer des positions et de se faire entendre au bon moment.
L’enjeu n’est pas seulement d’avoir une voix officielle africaine sur la scène internationale, c’est d’avoir une voix plurielle, qui porte aussi la réalité des communautés, des associations, des citoyens.

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MIREILLE SIAPJE

Rédacteur en Chef

Journaliste multimédia, rédactrice en chef du groupe de presse Échos Santé. Spécialisée en santé publique, droits humains et environnement. S’exprime en français et en anglais. Lauréate du Prix Médiation Press Trophies 2014 et du Prix Michel Sidibé 2024.

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