Dans son ouvrage intitulé « Le silence des violences : Quand les âmes meurent avant que les corps ne tombent », le Dr Jeannette Afounde troque la froideur des statistiques de santé publique pour une plume de feu. Elle y dissèque sans concession la normalisation du calvaire des victimes de violence, les complicités des familles, des religions, des institutions et l’urgence absolue d’éduquer la conscience collective afin que la résilience malheureuse cesse d’être érigée en vertu.
« Elle a dit que le mariage, ce n’est pas facile. Que les hommes ont leur caractère. Qu’il fallait parfois laisser passer. Elle m’a demandé ce que j’avais fait pour le mettre en colère. (…) Elle m’a regardée longuement avant de conclure : “Tu dois apprendre à supporter. Toutes les femmes le font” », Afounde, J. (2026). Le silence des violences : Quand les âmes meurent avant que les corps ne tombent. Yaoundé: Les Éditions du MUNTU, pp. 24–25. Ces paroles, lancées comme des couperets de guillotine au milieu des salons cossus ou des cours communes en Afrique, constituent la trame invisible mais omniprésente des tragédies que vivent beaucoup de femmes. Elles forment le ciment d’une prison psychologique monumentale. C’est l’histoire de Marianne, cette femme exemplaire en surface, admirée pour sa dignité, dont l’éclat extérieur masque une agonie intérieure insondable. Marianne, devant la violence insidieuse de son foyer, confessera plus tard cette phrase terrible qui résume à elle seule la faillite d’une éducation collective : « Je n’avais pas compris que c’était une violence. » Comment aurait-elle pu le comprendre, puisque depuis son premier souffle, la société lui a progressivement transmis l’idée que la résilience silencieuse constituait l’une des plus hautes expressions de la vertu féminine. Nous sommes ici confrontés à une société en profonde tension avec elle-même, qui peine parfois à interroger les mécanismes qui entretiennent la souffrance qu’elle condamne pourtant en apparence. La préservation des équilibres sociaux et des apparences peut alors prendre le pas sur la reconnaissance des réalités vécues. Pendant que certaines femmes subissent, dans l’intimité, des violences physiques, psychologiques ou symboliques répétées, l’entourage continue parfois de valoriser publiquement les attributs sociaux du couple : « Mon beau-fils est un grand directeur », « Ma belle-fille est courageuse et dynamique ». Le mariage devient alors moins un espace d’épanouissement qu’un puissant marqueur de reconnaissance sociale, dont le maintien peut être considéré comme plus important que le bien-être de celles et ceux qui l’habitent. Pour préserver cette image socialement valorisée, certaines personnes mobilisent des stratégies de dissimulation et d’adaptation qui leur permettent de continuer à fonctionner en apparence. Elles apprennent à masquer leur souffrance, à maintenir les apparences et à répondre aux attentes collectives, parfois au prix d’une détérioration progressive de leur santé physique, psychologique et sociale. Ce qui est alors présenté comme de la résilience ou de la force peut, dans certains cas, correspondre à une forme d’épuisement profond et de souffrance silencieuse.
Les motivations originelles : Sortir de la distance clinique
C’est précisément de ce constat insoutenable, de cet inconfort permanent face à des vies qui s’effondrent dans l’indifférence générale, qu’est né le chef-d’œuvre du Dr Jeannette AFOUNDE. Forte d’une expérience de plus de quinze ans en tant que médecin de santé publique et ancienne haute responsable du Ministère de la Santé Publique du Cameroun, l’auteure aurait pu se cantonner à la rigueur froide et rassurante des rapports épidémiologiques et des statistiques institutionnelles. Elle a choisi de briser cette armure de chercheuse distante pour poser un acte politique et littéraire foudroyant. Ce livre n’est pas une confession intime, mais il refuse la neutralité lâche du témoin passif. Ce qui a guidé la plume du Dr Jeannette AFOUNDE, ce ne sont pas des théories abstraites, ce sont des visages. Des femmes croisées au détour des couloirs des hôpitaux, des amies observées de près, des mères de famille irréprochables en surface mais totalement anéanties dans le secret de leur foyer. « La violence la plus efficace n’est pas toujours celle qui fait du bruit. C’est celle que plus personne ne reconnaît comme telle », confie le Dr Jeannette AFOUNDE. Cette sentence de l’auteure éclaire les motivations profondes de l’ouvrage. Il s’agit de mettre des mots chirurgicaux sur des mécanismes de domination invisibles qui déstructurent la conscience collective. Le Dr Jeannette AFOUNDE signe ici un pavé dans la mare pour dénoncer le coût prohibitif du silence. Cette réflexion s’inscrit d’ailleurs dans une actualité brûlante et douloureuse au Cameroun, marquée par une recrudescence de violences commises contre les femmes et les enfants. Le traitement médiatique inapproprié de ces drames, exposant parfois l’identité des jeunes victimes, démontre à quel point la société peine à protéger. Informer est un devoir, mais protéger est une responsabilité collective. Le livre démontre de manière implacable que les violences subies à l’âge adulte trouvent leurs racines sacrées dans le silence imposé dès l’enfance, là où l’on apprend aux jeunes filles à supporter et aux garçons à réprimer toute forme d’empathie.
Première partie : La normalisation et la banalisation du calvaire
La première section de cet ouvrage de 209 pages s’attaque aux fondations mêmes de l’édifice de la violence : sa normalisation sociale. L’auteure y décrit comment des comportements profondément destructeurs finissent par être intégrés comme des éléments banals, voire nécessaires, de la vie de couple et de la structure familiale. Le conditionnement commence dès le plus jeune âge à travers des expressions populaires et des maximes culturelles répétées comme des vérités absolues. « Aucun homme n’est fidèle », « Le mariage n’est pas facile », « Il faut supporter », « Jusqu’à ce que la mort vous sépare ». Ces phrases, loin d’être de simples conseils de sagesse, fonctionnent comme des outils d’anesthésie sociale.
L’importance de cette première partie réside dans la déconstruction des stéréotypes de genre qui affectent la conscience collective. En érigeant la souffrance en vertu et la résilience malheureuse en diplôme d’excellence, la société prive les individus de leur capacité de révolte légitime. Les violences psychologiques, sournoises et assassines, qui détruisent l’estime de soi et suppriment ce supplément d’âme indispensable à la vie, s’installent alors sans artifice, sans cris et sans scandale, devenant la norme incontestée du foyer.
Deuxième partie : Les mécanismes de maintien du statu quo
Une fois la violence installée et progressivement intégrée comme une réalité ordinaire, la deuxième partie de l’ouvrage explore les mécanismes sociaux, relationnels et symboliques qui empêchent son interruption. Le Dr Jeannette AFOUNDE ne s’intéresse plus seulement à l’acte violent lui-même, mais à l’ensemble des structures qui permettent sa persistance et sa normalisation. La violence n’est plus analysée comme un événement isolé opposant un agresseur à une victime, mais comme un système de maintien dans lequel interviennent le couple, la famille, la communauté, les institutions, les croyances et les normes sociales. L’auteure montre que le maintien de la violence repose moins sur la seule contrainte physique que sur un ensemble de mécanismes plus diffus : la culpabilisation, la honte, l’injonction à l’endurance, la peur du jugement social, la préservation des apparences et la disqualification progressive de la parole des victimes. À travers le parcours de Marianne, elle décrit comment la personne victime de violences est progressivement amenée à douter de sa propre perception de la réalité, à intérioriser la responsabilité de ce qu’elle subit et à considérer sa souffrance comme une conséquence de ses propres insuffisances.
Cette partie met également en lumière ce que l’on pourrait qualifier d’enfermement social et symbolique. Le silence n’y apparaît pas comme une simple absence de parole, mais comme un mécanisme collectif de régulation qui protège l’ordre établi plus qu’il ne protège les individus. La famille demande de supporter, la communauté invite à préserver l’honneur, les institutions exigent des preuves souvent impossibles à fournir, tandis que certaines interprétations religieuses ou culturelles encouragent la patience et le sacrifice. Progressivement, l’espace de liberté psychique de la victime se rétrécit, jusqu’à ce que la possibilité même d’une alternative devienne difficile à imaginer.
L’une des analyses les plus fortes de cette partie réside dans la démonstration que les systèmes de violence les plus durables ne sont pas nécessairement ceux qui recourent le plus à la force, mais ceux qui parviennent à faire apparaître la souffrance comme normale, l’endurance comme une vertu et le silence comme une responsabilité morale. La violence cesse alors d’être perçue comme une anomalie à corriger ; elle devient une condition d’adaptation à laquelle la victime elle-même finit parfois par participer pour préserver ce qui lui reste d’appartenance sociale.
Troisième partie : Les complices institutionnels et communautaires du silence
Dans la troisième partie de l’ouvrage, le Dr Jeannette AFOUNDE élargit l’analyse au-delà du couple pour interroger les mécanismes collectifs qui permettent à la violence de perdurer. Elle montre que la souffrance ne se maintient pas uniquement par l’action de l’agresseur, mais aussi par les silences, les normes et les réponses institutionnelles qui l’entourent. Familles, communautés, institutions religieuses et système judiciaire apparaissent ainsi comme des acteurs susceptibles, parfois malgré leurs intentions affichées, de contribuer au maintien de situations de violence.
L’analyse des institutions religieuses met en lumière la tension qui peut exister entre la préservation du mariage comme institution et la protection des personnes qui y souffrent. L’auteure interroge certaines pratiques d’accompagnement qui privilégient l’endurance, la réconciliation ou la patience, sans toujours reconnaître la gravité des violences vécues. Elle questionne également la capacité des institutions judiciaires à prendre en compte les violences psychologiques et les formes moins visibles de domination, soulignant que les difficultés d’accès à la justice, la longueur des procédures ou l’absence de reconnaissance de certaines souffrances peuvent, involontairement, contribuer à renforcer le sentiment d’impunité et l’isolement des victimes.
Quatrième partie : Le corps debout, l’âme blessée et les fausses résiliences
Dans la quatrième partie de l’ouvrage, le Dr Jeannette AFOUNDE s’intéresse aux conséquences profondes et durables des violences sur celles qui continuent à vivre, à travailler, à élever leurs enfants et à remplir leurs responsabilités sociales, alors même qu’une part essentielle d’elles-mêmes s’est progressivement éteinte. Elle y développe le concept central de « mort intérieure », cette forme de survie psychique où le corps continue de fonctionner tandis que le désir, la joie, l’estime de soi et la capacité à se projeter dans l’avenir sont profondément altérés. L’auteure analyse les mécanismes d’adaptation et d’endurance que les victimes mettent en place pour continuer à tenir. Ce qui est souvent perçu par l’entourage comme de la force, de la résilience ou de la dignité apparaît alors sous un autre jour : celui d’une stratégie de survie face à une souffrance devenue chronique. Cette partie rappelle avec force qu’il est possible de continuer à vivre socialement tout en s’étant, intérieurement, progressivement retiré de sa propre existence.
Cinquième partie : Rompre le cycle pour refuser l’héritage
L’ouvrage ne s’achève pas sur le constat de la souffrance, mais sur la possibilité de rompre sa transmission. Dans cette cinquième et dernière partie, le Dr Jeannette AFOUNDE propose une réflexion sur les conditions individuelles et collectives de la réparation. Elle défend l’idée que les violences ne pourront être durablement combattues qu’à travers un travail de transformation des normes sociales, des modèles éducatifs et des représentations du pouvoir, de l’autorité et du genre.
L’auteure insiste notamment sur l’importance d’apprendre, dès l’enfance, à nommer les émotions, à reconnaître les violences et à légitimer la parole. Car on ne peut ni dénoncer, ni combattre, ni réparer ce que l’on n’a jamais appris à identifier. Dans cette perspective, la préface d’Ulrich Xavier Ovono Ondoua, magistrat et président du Club des ambassadeurs de la Masculinité Positive, souligne la nécessité de promouvoir des modèles relationnels fondés sur l’empathie, la responsabilité partagée et le respect mutuel. Refuser l’héritage de la violence ne consiste pas seulement à condamner ses manifestations, mais à construire, collectivement, les conditions sociales, éducatives et culturelles qui permettront de ne plus la transmettre.
INTERVIEW
« Aucun silence n’est une obligation »

Derrière les sourires de façade et le maquillage impeccable des femmes que nous croisons chaque jour se cachent parfois des blessures inimaginables. Médecin spécialiste en santé publique et ancienne haute responsable au ministère de la Santé publique du Cameroun, le Dr Jeannette Afoundé publie un ouvrage qui brise l’omerta sur les violences invisibles. Dans cet entretien exclusif accordé, au journal Echos-Santé, l’experte dépouille son armure clinique pour analyser avec la sensibilité de l’écrivaine les mécanismes de normalisation du calvaire conjugal. Elle y dénonce le coût prohibitif du silence imposé par les traditions et les institutions, tout en traçant une voie lumineuse vers la reconstruction et la masculinité positive.
Bonjour Docteur Afoundé Jeannette. Avant de commencer, puis-je vous présenter une brève biographie ?
Je m’appelle Afoundé Jeannette, médecin spécialiste en santé publique, experte en santé de la reproduction, plus précisément chez les adolescents, et en politiques de santé. Je suis diplômée de la Faculté de médecine et des sciences biomédicales de l’Université de Yaoundé I – promotion 2008 (33e promotion). J’y suis entrée en 2001, après mon baccalauréat obtenu cette même année. J’ai terminé mes études en 2008, puis j’ai travaillé deux ans sur le terrain : d’abord en complément d’effectif à l’hôpital de district d’Edéa, ensuite comme médecin-chef du Centre Médical d’Arrondissement Delangue (toujours à Edéa). Puis j’ai tout quitté pour me spécialiser. J’ai commencé ma spécialisation en santé publique en 2010, achevée en 2013.
À peine sortie de spécialisation, j’ai été nommée au ministère de la Santé publique du Cameroun comme chef du service de la santé des adolescents. J’ai occupé ce poste pendant sept ans, de 2013 à 2020. Ce fut un déclic : j’ai découvert la santé de reproduction à la direction de la santé familiale, précisément à la sous-direction de la santé de la reproduction, et j’ai pris conscience que la santé des adolescents était un domaine en friche, avec des jeunes confrontés à de nombreux problèmes. J’étais même la première à occuper ce poste, créé suite à la réforme des organigrammes ministériels en 2013. Sous l’ère du ministre Mama Fouda, tout était à refaire, à organiser.
C’est sous mon impulsion qu’a été élaboré le premier plan stratégique de la santé des adolescents. Je suis également à l’origine des unités SRA (santé de la reproduction des adolescents). Nous avons beaucoup œuvré pour sortir cette cible de l’ombre, pour faire comprendre qu’il s’agit d’une période cruciale où se construit l’adulte de demain. Investir dans l’adolescent, c’est préparer des adultes en bonne santé.
J’ai assuré l’intérim de la sous-direction pendant neuf mois, puis j’ai changé d’horizon pour rejoindre le bureau régional de Plan International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, en tant que conseillère régionale en santé de la reproduction. Je couvre quinze pays – douze en Afrique de l’Ouest et trois en Afrique centrale, dont le Cameroun. Cela m’a permis de mesurer l’importance des enjeux de santé reproductive, qui ne se limitent pas à la lutte contre la mortalité maternelle, mais incluent aussi la lutte contre les violences basées sur le genre et les pratiques néfastes – des piliers essentiels.
C’est pour cela que j’ai écrit ce livre. Beaucoup me demandaient : « Quel rapport entre les violences et votre métier ? » J’ai voulu montrer que la lutte contre les pratiques néfastes, notamment les violences basées sur le genre, est indissociable de la santé de la reproduction. Mon ouvrage est donc une suite logique du travail que j’accomplis depuis 2013.
Dans le titre de votre ouvrage, vous évoquez une « agonie invisible » : « Quand les âmes meurent avant que les corps ne tombent ». En tant que médecin de santé publique, habituée à diagnostiquer des pathologies visibles, comment avez-vous franchi la frontière entre la rigueur clinique et l’écriture pour disséquer ces violences, ces nuances qui tuent l’âme avant de terrasser le corps ?
Ce livre est né précisément de cette tension entre le visible et l’invisible. La médecine nous apprend à observer des symptômes, à poser des diagnostics, à mesurer des conséquences. Mais la santé publique m’a aussi appris qu’il existe d’autres souffrances dont les manifestations biologiques ne sont que l’ultime étape d’un processus profond : l’effondrement progressif de la dignité, de l’estime de soi, du sentiment d’appartenance, du désir même de vivre. L’homme n’est pas que chair, il est chair et esprit. Il y a les maladies de la chair, que nous connaissons, mais il y a aussi les maladies de l’esprit, souvent nourries par un mal-être que l’on ne peut exprimer. Ce mal-être est invisible, mais il finit par avoir des répercussions physiques – maux de tête, fatigue chronique…
La poésie dans cet ouvrage n’est pas un ornement, c’est un instrument d’exploration. Là où le langage scientifique décrit, le langage poétique raconte. J’ai voulu faire le pont entre l’analytique du médecin et la sensibilité de l’écrivaine, car certaines violences ne se voient ni sur une radiographie, ni à la palpation, ni dans un bilan sanguin, mais elles laissent des cicatrices profondes, impactant toute la trajectoire humaine. Mon ambition était de donner une voix à ces blessures intérieures que l’on tait, parfois parce qu’on n’a pas le droit de les dire, et qui sont à l’origine d’effondrements physiques, psychologiques et sociaux.
Vous décrivez que ce que nous appelons « normal » peut faire plus de ravages que les agressions ouvertement dénoncées. Comment nos traditions et nos statuts sociaux agissent-ils comme des compléments silencieux, voire une anesthésie collective, qui poussent les femmes à accepter l’inacceptable et à porter le fardeau ?
L’une des thèses centrales de mon livre est que la violence la plus dangereuse n’est pas toujours celle qui choque. Un coup de poing, on voit la plaie, le sang, ça effraie. Mais les blessures les plus insidieuses sont celles qui ont été normalisées au point qu’on ne les reconnaît même plus comme violences. Par exemple, décider qu’une fille n’ira pas à l’école parce qu’elle est une femme : on ne perçoit pas toujours cela comme une violence, mais c’est un déni d’éducation, un choix imposé. Pour celle qui le subit, c’est une violence profonde.
Dans beaucoup de sociétés, certaines souffrances féminines sont perçues comme des épreuves naturelles de l’existence. Endurer, se taire, se sacrifier deviennent des qualités, voire des compétences morales. On qualifie de « bonne femme » celle qui accepte tout, tolère tout, ne se plaint jamais. Celle qui dénonce, en revanche, est souvent considérée comme le problème. Je ne remets pas en cause les traditions en elles-mêmes, mais je m’interroge sur les usages sociaux – normes culturelles, religieuses, familiales – qui banalisent la souffrance humaine. Une société devient complice lorsqu’elle transforme la résignation en vertu, le silence en preuve de dignité, la souffrance en devoir moral. On a souvent l’impression qu’il faut avoir souffert pour mériter ce que l’on a. Pourquoi devoir souffrir pour être légitime ? Beaucoup de femmes extraordinaires ne restent pas dans des situations destructrices par faiblesse, mais parce qu’elles ont été socialisées à croire que leur valeur réside dans leur capacité à supporter l’insupportable. Et l’on entend souvent : « Pourquoi cette femme, battue, reste-t-elle ? » Parce qu’elle a intériorisé que c’est ainsi, que c’est une vertu.
Dans votre livre, vous évoquez non seulement celles qui subissent ces violences, mais aussi ceux qui les commettent. Comment analysez-vous ce cycle infernal où victime et bourreau sont enfermés dans une même société malade, et comment rompre ces mécanismes ?
L’un des pièges fréquents est de réduire la violence à une opposition simple entre victime innocente et bourreau monstrueux. Mon expérience m’a appris que la réalité est plus complexe. Les violences s’inscrivent dans un système social, familial et culturel qui reproduit des rapports de domination, parfois de génération en génération. Le bourreau est souvent lui-même une victime de son éducation, reproduisant des schémas dans lesquels il a grandi, où la violence était le mode normal de gestion de la colère ou d’affirmation de soi.
Cela ne signifie pas qu’il faille relativiser les responsabilités individuelles, mais que pour prévenir efficacement, il faut comprendre ces mécanismes de reproduction. Les personnes qui ont grandi dans un environnement violent reproduisent souvent ces schémas, car ils les ont intégrés comme normaux. Rompre ce cycle suppose d’agir sur la victime, sur le bourreau, mais aussi sur les familles et les institutions, souvent elles-mêmes socialisées de la sorte. Quand une femme porte plainte au commissariat, on lui demande parfois « qu’est-ce que tu as fait ? » – ce n’est pas toujours par méchanceté, mais parce que les agents ont été socialisés ainsi. L’éducation, l’instruction, les normes sociales, les représentations de la masculinité et de la féminité, du pouvoir et de l’autorité, sont en cause. On associe souvent masculinité à brutalité, force, dictature, alors qu’on peut être chef sans être bourreau. Un président a des conseillers ; être chef ne signifie pas détenir une autorité absolue et brutale.
Il faut repenser ces représentations. La féminité n’est pas synonyme de faiblesse, ni la masculinité de domination aveugle. De plus, nos traditions ne sont pas écrites ; elles se transmettent de bouche à oreille, et peuvent être interprétées selon les intérêts. Mais la tradition n’est pas figée : si la Bible est passée de l’Ancien au Nouveau Testament, pourquoi nos traditions ne pourraient-elles pas évoluer ? Elles étaient là pour résoudre des problèmes à un moment donné ; le monde change, il faut adapter ce qui doit l’être.
Pourquoi avoir choisi une écriture hybride, mêlant analyse scientifique et poésie ?
Je suis convaincue que les statistiques, aussi indispensables soient-elles, ne suffisent pas toujours à provoquer une prise de conscience. On peut connaître les chiffres des violences, des dépressions, des suicides, sans ressentir la profondeur humaine de ces données. J’ai donc opté pour une écriture hybride qui concilie la vérité des faits et le récit, pour donner un visage à la souffrance et lui donner du sens. Je ne cherchais pas à accuser ou culpabiliser, mais à susciter une lucidité collective. Tous les lecteurs ne sont pas attirés par les revues scientifiques, ni par les romans ; en mêlant les genres, je permets à chacun de s’y retrouver, d’interpréter à sa manière. Un roman reste virtuel, une étude scientifique peut sembler exagérée ; en les associant, je rapproche le réel du vécu.
Après avoir occupé de hautes fonctions au ministère de la Santé et au sein d’organisations internationales, vous passez à l’écriture. Est-ce un prolongement thérapeutique, une façon de soigner les plaies que la politique de santé ne parvient pas à atteindre ?
Je ne parlerai pas d’abandon, car je continue mon travail d’expert. C’est un prolongement naturel. Les politiques de santé sont essentielles, elles sauvent des vies, créent des systèmes, mais elles ne capturent pas toujours l’expérience humaine. Ce livre est une version plus humaine de tout ce que j’ai observé durant plus de vingt ans. Il donne la voix à celles qui n’ont pas l’occasion de parler, et propose une analyse critique et scientifique de mon bagage professionnel. La santé publique cherche à prévenir et guérir ; la littérature répare ce que les statistiques ne montrent pas, apporte une dimension humaine aux chiffres. Je partage ainsi mes connaissances à grande échelle.
Pendant quinze ans, vous avez été au cœur des politiques de santé de la reproduction, de la mère et de l’adolescent. Quelles détresses, quelles mutilations psychologiques tapies dans l’ombre des couloirs institutionnels ont été les détonateurs de votre besoin de briser le silence ?
Il n’y a pas une scène fondatrice, mais une accumulation de silences. Ces adolescents qui portent seuls des traumatismes non-dits, et dont on voit les appels au secours sur les réseaux sociaux sans comprendre leur détresse. Ces femmes qui considèrent la violence comme une fatalité, qui disent « on va faire comment, on est obligé de faire avec ». Ces mères qui transmettent à leurs filles des stratégies de survie basées sur l’effacement. Et aussi ces hommes qui souffrent en silence, à qui l’on interdit d’exprimer leurs vulnérabilités. Ce qui m’a le plus marquée, c’est la façon dont la société banalise tout cela. J’ai compris que le silence n’est pas seulement une conséquence des violences, c’en est souvent le principal mécanisme et le vecteur de perpétuation. Il faut libérer la parole, permettre à chacun de s’exprimer pour mieux l’accompagner vers des solutions.
Prendre la parole de manière percutante demande une certaine audace. Avez-vous craint que cet ouvrage ne soit perçu comme une défense intellectuelle face à une société qui étouffe la dénonciation ?
Non, je me suis dit qu’à un moment donné, il fallait que ça commence quelque part. J’avais peur au départ ; je disais à mon éditeur que je ne voulais pas « bouffer la tontine ». Mais suite à des événements médiatisés, j’ai commencé à faire des analyses sur mes réseaux sociaux. Mon éditeur m’a encouragée à écrire, fort de mon expérience. Je me suis lancée. Il fallait briser le silence, amener à réfléchir, et faire comprendre à celles qui sont enfermées dans cette souffrance qu’on les entend. Les retours sont nombreux : « J’ai l’impression que vous parlez de moi, merci. » Beaucoup d’hommes aussi réclament le livre. Ce n’est sans doute qu’un début, mais il faut commencer quelque part.
Pour vous, l’écriture semble être un acte de marronnage, une poésie qui pense les déchirures. Quand le métier n’est pas que d’aimer les mots, comment la poésie est-elle devenue le refuge nécessaire pour supporter la brutalité des faits sociaux que vous observez chaque jour ?
Je lis beaucoup. À un moment, je me suis dit : pourquoi ne pas être lue aussi ? Il fallait bien commencer. J’ai choisi d’écrire sur ce que je connais, sur ce que je sais, pour transmettre mes connaissances. Et écrire soulage énormément – on le réalise peut-être moins, mais retranscrire par des mots ce qu’on porte au fond de soi fait du bien. La littérature est pour moi un accompagnement, une libération personnelle et une transmission. Je ne parle pas seulement du livre ; sur mes pages, je sensibilise, j’analyse. J’aime ça. En définitive, c’est une façon de donner aux autres ce que j’ai reçu et appris, pour qu’ils puissent en bénéficier à leur tour.
Le livre est préfacé par Ulrich Xavier Ovono Ondoua. En quoi sa lecture et son regard croisé sont-ils venus faire résonner vos propres mots ?
En fait, la première des choses, c’est que je ne voulais pas que les gens aient l’impression que c’est un livre, entre guillemets, « féministe ». Je dis « féministe » entre guillemets parce que c’est un terme que beaucoup de personnes prennent de manière péjorative. C’est encore une autre histoire où une femme vient dire que les hommes dérangent. Non. Donc, qu’est-ce que j’ai fait pour éviter ce genre de transgression ? J’ai voulu un homme. Qu’un homme relise le document, le livre, pour m’apporter sa vision d’homme. Le magistrat Ulrich Xavier Ovono Ondoua est un homme. Déjà, c’était la première des choses.
Pourquoi mon choix s’est-il porté principalement sur lui ?
C’est parce qu’il travaille beaucoup dans la masculinité positive. C’est l’ambassadeur des champions de la masculinité positive. Et ça fait que, comme il connaît le sujet, en plus d’avoir ce regard d’homme, même sur le fond, il a son mot à dire. Il pourrait me dire : « Non, ici, cette analyse, je ne la partage pas », et j’essaie de revoir. Donc, pour des questions purement scientifiques, je pense que c’est aussi une personne sur laquelle je pouvais m’appuyer. La troisième chose, c’est son regard de juriste et de magistrat. Parce que j’évoque un certain nombre de choses, notamment les institutions qui n’accompagnent pas, tout ce qui est les mécanismes qui maintiennent le silence. Et justement, cette vision de juriste permettait qu’il puisse aussi m’accompagner et me dire s’il y a des choses qu’il faut revoir. Donc, son approche juridique, son approche humaine ont permis d’élargir la lecture du livre au-delà des seules questions de santé. Et ce regard a permis d’interroger aussi plus largement les rapports de pouvoir, la responsabilité sociale, la place de la dignité, des droits de l’homme, etc.
Donc, la préface ne vient pas seulement introduire le texte, mais elle engage vraiment un dialogue intellectuel, éthique, et enrichit considérablement la portée de l’ouvrage. Je tiens vraiment à remercier le magistrat Ulrich Xavier Ovono Ondoua pour cet accompagnement, parce qu’il m’a été d’une grande aide pour ce livre.
Comment ce dialogue permet-il de porter la voix de cette masculinité positive ? Votre livre, j’aimerais beaucoup plus… si l’on peut parler de la dernière question.
En fait, je suis profondément convaincue d’une chose : pour lutter contre les violences, il faudrait que les hommes et les femmes s’y mettent. Ce n’est pas seulement une histoire de femmes, ce n’est pas seulement une histoire d’hommes. Il faut une transformation collective, comme je l’ai dit tout à l’heure, des représentations sociales, dans laquelle les hommes ont un rôle essentiel à jouer. La masculinité positive ne consiste pas seulement à opposer les hommes aux femmes – ce n’est pas une histoire où l’on dit « les hommes sont comme ci, les femmes sont comme ça » – mais aussi à promouvoir ce qu’on appelle un modèle relationnel fondé sur le respect, la responsabilité, l’empathie et la dignité réciproques. Donc, ce dialogue s’est produit après plusieurs discussions et convictions partagées. À mon avis, il ne peut exister une société plus juste sans l’implication active des hommes dans la prévention des violences.
Votre livre se referme sur une promesse de lumière, un remède à l’empathie, à la dignité, au sens rappelé qu’on doit s’aimer par choix et non par servitude. Si votre encre devait être un remède utile contre le poison de la violence, quel humour d’espoir aimeriez-vous graver dans le cœur de ces femmes silencieusement meurtries et vivantes autour de vous ?
Moi, j’aimerais dire ceci : aucune souffrance n’est une vocation, aucun silence n’est une obligation, et aucune violence ne définit votre valeur. Il faudrait que les gens comprennent, de manière générale, que les autres aussi ont un cœur, et que faire souffrir l’autre nous fait souffrir nous-mêmes. Et que ce que vous avez subi, de manière générale, ne dit rien sur ce que vous êtes réellement. Ce n’est pas parce que vous avez subi des violences que vous devez vous dénigrer vous-même et penser que vous êtes une mauvaise personne.
Je voudrais aussi que ces femmes victimes de violences comprennent que, même dans l’existence des épreuves, il est possible de se reconstruire. Il est possible de retrouver sa dignité, sa liberté. Et il faut éviter d’entrer dans un piège : celui de perpétuer la violence, de dire « si moi j’ai subi, si j’ai pu résister, ça veut dire que l’autre peut aussi subir et doit aussi pouvoir résister ».
Mon livre ne prétend pas effacer les déçus ; il souhaite juste rappeler que le fait de voir quelqu’un, tous les jours, bien maquillé, venir au travail, vaquer à ses occupations, ne veut pas forcément dire que la personne est en bonne santé et qu’elle va bien. Voir quelqu’un sourire tous les jours ne veut pas forcément dire que la personne est en bonne santé et qu’elle va bien. Parce que parfois, vous voyez des gens marcher, mais porter en elles ou en eux des blessures inimaginables et impensables. Et c’est le jour où on va apprendre que telle s’est suicidée, telle a déprimé, que les gens vont dire : « Mais attends, on la voyait tous les jours, sinon, pourquoi elle ne nous en a pas parlé ? » Mais on se rend compte que, la plupart du temps, des gens ont envoyé des signaux que peut-être on n’a pas vu, peut-être on n’a pas compris, ou alors qu’on a refusé de voir ou de comprendre. Et c’est quand le pire arrive qu’on commence à se rappeler : « Ah oui, on avait vu ceci, ah maintenant je comprends. »
Donc, emmener l’empathie, remettre l’empathie au centre des choses, remettre l’amour au centre, et se dire que ce n’est pas parce qu’on a été victime de violences qu’on doit les perpétuer. Ce n’est pas parce qu’on a été victime de violences que l’on doit forcément dire que notre vie est finie. On peut se reconstruire. Et je terminerai en disant qu’il faut libérer la parole, et qu’il faut comprendre que ce n’est pas la personne qui dénonce qui est le problème, mais c’est la personne qui violente.










































































































































































































































































