Dirigée par Annie Hortense ATCHOUMI, cette étude ne se contente pas de localiser les établissements sur une carte. Elle radiographie le système, décortique les tutelles (MINSANTE vs MINESUP), compte les effectifs et compare les diplômes.
Derrière chaque nouveau-né poussant son premier cri, il y a des mains expertes et un cœur vaillant pour l’accueillir. Au Cameroun, ces mains sont celles des sages-femmes, véritables gardiennes du continuum de soins en santé maternelle et néonatale. De la consultation prénatale à la planification familiale, en passant par l’accompagnement de l’accouchement, leur rôle est crucial pour endiguer le fléau de la mortalité maternelle et infantile. Mais qui sont ces anges gardiens, et surtout, où et comment sont-elles formées ? L’Association des Sage-femmes et Assimilés du Cameroun (ASFAC) a mené l’enquête dans la région du Littoral, livrant une cartographie sans précédent qui révèle les forces et les faiblesses d’un système de formation en pleine mutation.
Le constat est sans appel : la région du Littoral, poumon économique du pays, est un véritable amphithéâtre à ciel ouvert pour la profession. L’étude d’ASFAC, coordonnée par Annie Hortense ATCHOUMI, a recensé pas moins de dix-huit écoles dédiées à la formation des sages-femmes. Un chiffre qui témoigne de l’attractivité du métier, mais qui soulève immédiatement la question cruciale de l’harmonisation et de la qualité.
Dès les premières lignes de cette radiographie du secteur, une dualité saute aux yeux. Elle est incarnée par la coexistence de deux ministères de tutelle, véritables chefs d’orchestre aux partitions parfois divergentes. D’un côté, neuf écoles, dont deux publiques et sept privées, relèvent du Ministère de la Santé Publique (MINSANTE). Ici, la formation semble suivre une partition unique et rigoureuse : trois années d’études couronnées par un “Bachelor of Midwifery degree”, délivré après application du programme national harmonisé. Un gage de cohérence, avec des promotions aux effectifs relativement équilibrés, oscillant autour de 36 étudiants.
De l’autre côté du miroir, neuf établissements, tous privés, fonctionnent sous la houlette du Ministère de l’Enseignement Supérieur (MINESUP). La musique n’est plus tout à fait la même. L’architecture de la formation y est plus complexe, se déclinant en deux paliers : un Brevet de Technicien Supérieur (BTS) en trois ans, suivi d’une année supplémentaire pour décrocher une Licence professionnelle. L’étude pointe du doigt une “baisse nette” des effectifs entre ces deux cycles, laissant présager un entonnoir qui prive la profession de nombreux diplômés potentiels.
Ce double système, s’il offre une diversité de parcours, interroge. Derrière l’apparente richesse de l’offre, le spectre d’une formation à deux vitesses se dessine. Comment garantir l’équivalence des compétences sur le terrain entre une sage-femme issue du circuit MINSANTE et une autre du circuit MINESUP ? La multiplicité des tutelles ne risque-t-elle pas de créer une hiérarchie implicite et de brouiller la lisibilité des diplômes, un enjeu pourtant crucial pour la reconnaissance de la profession ?
Au-delà de ce clivage institutionnel, la cartographie d’ASFAC met en lumière un autre déséquilibre majeur : la concentration urbaine. Avec 78% d’écoles privées, l’offre de formation est très largement dominée par le secteur privé et se trouve essentiellement polarisée sur Douala, la métropole régionale. Ce phénomène d'”urbanisation” de la formation crée un désert médical éducatif dans les zones rurales, et pose avec acuité la question de l’équité territoriale. Les jeunes filles des régions éloignées auront-elles les mêmes chances d’accéder à une formation de qualité ? Et surtout, une fois diplômées, accepteront-elles de retourner exercer dans des zones où les infrastructures de stage, déjà saturées, sont souvent inexistantes ?
Car le diagnostic ne s’arrête pas à la simple photographie des écoles. Il ausculte les maux profonds du système. L’étude révèle une triple peine qui fragilise l’édifice : une insuffisance d’harmonisation réelle des programmes entre les deux tutelles, une faiblesse criante des infrastructures pédagogiques et de simulation (indispensables à l’apprentissage des gestes techniques), et enfin, la saturation des sites de stage. Comment former des professionnelles aguerries aux accouchements à risque si les terrains de pratique sont engorgés et que les mannequins de simulation datent d’un autre âge ?
Face à ce constat, l’ASFAC ne se contente pas de tirer la sonnette d’alarme. Son travail de cartographie est aussi une boussole pour l’avenir. Il appelle à une optimisation urgente de la formation. Il ne s’agit pas seulement de former plus, mais de former mieux et de manière plus équitable.
L’enjeu est de taille : il s’agit ni plus ni moins que de la santé des mères et des enfants du Cameroun. Harmoniser les curricula entre le MINSANTE et le MINESUP, investir massivement dans des plateaux techniques modernes, désengorger les sites de stage en créant des partenariats innovants avec les hôpitaux, et encourager une déconcentration de l’offre de formation vers l’intérieur du pays sont autant de pistes que l’association propose d’explorer.
En brossant ce portrait sans concession de la formation des sages-femmes dans le Littoral, l’ASFAC pose un acte fondateur. Elle offre aux décideurs publics, aux partenaires internationaux et aux citoyens une vision claire des défis à relever. Car si les sages-femmes sont les sentinelles de la vie, il est de notre responsabilité collective de leur donner les armes – une formation solide, harmonisée et de qualité – pour qu’elles puissent continuer, avec dignité et compétence, à accueillir le Cameroun de demain.













































































































































































































































































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