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Semaine internationale du sommeil : Yaoundé, capitale du sommeil en crise

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Entre les trains qui rugissent à 2 heures du matin, les églises de réveil qui transforment les nuits en veillées forcées, les bars assourdissants et une chaleur étouffante qui colle aux draps, des milliers de citadins accumulent une dette de sommeil aux lourdes conséquences sanitaires.

Elles sont des milliers, chaque nuit, à compter les moutons dans l’obscurité moite de la capitale camerounaise. Ici, dans le quartier Obobogo, le grondement sourd d’un train fait trembler les vitres à 2 heures du matin. À Nsam, ce sont les grosses caisses d’un bar qui cognent jusqu’à l’aube. À Mokolo, la voix du pasteur amplifiée par des baffles surpuissants perce les murs des chambres. Et partout, cette chaleur qui colle aux draps et interdit le sommeil profond. Alors que la Semaine de sensibilisation au sommeil s’ouvre ce 9 mars 2026 à travers le monde, placée sous le thème « Bien dormir, mieux vivre », la capitale camerounaise apparaît comme un contre-exemple flagrant de ce que devrait être une ville respectueuse du repos de ses habitants. Cet événement annuel, créé en 1998 par la National Sleep Foundation et relayé par la World Sleep Society, vise précisément à promouvoir des stratégies d’hygiène du sommeil fondées sur des preuves et à souligner l’efficacité des thérapies cognitivo-comportementales dans le traitement de l’insomnie et des troubles mentaux liés au sommeil. Mais à Yaoundé, le problème se situe en amont : comment appliquer ces recommandations quand l’environnement lui-même est devenu hostile au repos ?

Dans les quartiers populaires, les églises de réveil ont poussé comme des champignons, parfois au milieu des concessions familiales. Leurs « veillées de prière » qui s’étirent jusqu’à 3 heures du matin transforment des quartiers entiers en zones de non-sommeil. « Nous avons des malades, des enfants qui vont à l’école le lendemain, mais personne ne respecte rien », témoigne Boniface, habitant au quartier Tam-Tam à Biyem-Assi, les cernes creusés. Ces pratiques religieuses, si elles répondent à un besoin spirituel légitime, ignorent totalement le droit au repos des riverains.

Aux décibels divins s’ajoutent ceux, plus terrestres, des « grins » et des maquis qui fleurissent au pied des immeubles. La ville compte des milliers de débits de boissons installés sans aucune étude d’impact sonore, souvent à quelques mètres des chambres à coucher. « La musique est tellement forte que certains soirs, je reconnais les chansons sans même sortir de mon lit », plaisante à moitié Séverin, commerçant. Une plaisanterie qui cache mal l’épuisement chronique.

La circulation n’est pas en reste. Les « bends-skin », ces motos-taxis qui ont envahi la ville, rivalisent de klaxons intempestifs à toute heure. Les vendeurs à la criée, eux, ont troqué la simple annonce vocale contre des micros amplifiés pour attirer la clientèle jusque tard dans la nuit, y compris devant les hôpitaux et les écoles. Une aberration sanitaire et éducative.

La ligne de chemin de fer, ce cauchemar sonore

Situation plus critique encore pour les milliers de familles installées le long de l’itinéraire du train. La capitale camerounaise est traversée par la ligne du chemin de fer qui relie Yaoundé à Ngaoundéré. Les passages ferroviaires, fréquents même en pleine nuit, réveillent des quartiers entiers. « Depuis 20 ans que j’habite ici, je ne fais plus une nuit complète. Mon corps s’est habitué à se réveiller quand le train passe, c’est plus fort que moi », confie Nicodème Asongani, résident du quartier Obobogo. Une adaptation forcée qui n’est pas sans conséquence sur sa santé.

La chaleur, ce poison silencieux

Mais le bruit n’est pas le seul ennemi du sommeil. La chaleur, elle aussi, mène une guerre silencieuse contre les nuits des Camerounais. Alors que les températures grimpent dans tout le pays sous l’effet du réchauffement climatique, le sommeil devient un luxe pour ceux qui ne peuvent s’offrir un climatiseur. Cette augmentation des températures crée une situation d’inconfort thermique dans les habitations, construites pour la plupart avec des matériaux locaux (parpaings ou briques en terre compressée) qui emmagasinent la chaleur durant la journée pour la restituer la nuit. Les données climatiques confirment ce ressenti. Au Cameroun, les températures nocturnes atteignent en moyenne 22,3°C en avril, mais dans des villes comme Maroua, le thermomètre peut frôler les 47°C entre février et mai. Le phénomène est tellement préoccupant que l’Observatoire national sur les changements climatiques (ONAC) a émis des alertes sur ces périodes de forte chaleur qui s’étendent et s’intensifient. Les experts recommandent désormais de prendre des bains d’eau froide avant d’aller au lit pour survivre à ces nuits torrides.

Les travailleurs de nuit, grands oubliés du sommeil réparateur

La Semaine de sensibilisation au sommeil est aussi l’occasion de se pencher sur le sort de ceux qui, par obligation professionnelle, voient leur rythme biologique bouleversé. Gardiens de nuit, personnels de santé, chauffeurs de taxi-brousse, agents de sécurité : ils sont des milliers à Yaoundé à travailler pendant que la ville dort… ou plutôt, essaie de dormir.« Cela fait dix ans que je travaille comme veilleur de nuit dans un immeuble du centre-ville. Mon sommeil est complètement désorganisé. Quand je rentre le matin, le bruit de la ville m’empêche de dormir. Je cumule la fatigue du travail de nuit et les nuisances diurnes », témoigne André, 45 ans. Pour ces travailleurs, le manque de sommeil chronique est un risque professionnel invisible mais bien réel.

Une dette de sommeil aux lourdes conséquences sanitaires

Cette combinaison mortelle de nuisances sonores et de chaleur étouffante produit ce que les spécialistes appellent une « dette de sommeil » chronique. Une dette qui se paie cash sur la santé des populations. Les conséquences sont multiples. La privation de sommeil affaiblit le système immunitaire, rendant l’organisme plus vulnérable aux infections. « Je suis fatiguée en permanence. Le matin, j’ai l’impression de n’avoir pas fermé l’œil », témoigne une habitante de Biyem-Assi lycée, dont les enfants quittent leur lit pour dormir à même le sol à la recherche de fraîcheur. Selon le Dr Jephté Mbanguè Lobe, médecin du sommeil, les risques cardiovasculaires augmentent significativement chez les personnes dormant moins de six heures par nuit. « L’hypertension artérielle, véritable fléau dans les villes camerounaises, est directement corrélée au manque de sommeil chronique. Les troubles de l’humeur, l’irritabilité et la baisse de concentration affectent la productivité au travail et les apprentissages scolaires », explique-t-il. Le lien entre sommeil et santé mentale est aujourd’hui solidement établi par la recherche internationale. Le manque de sommeil chronique est associé à la dépression, à l’augmentation des comportements à risque et aux idées suicidaires. Les personnes qui souffrent de troubles chroniques du sommeil ont souvent des difficultés à réguler leurs émotions, à contrôler leurs impulsions et à stabiliser leur humeur. Pendant le sommeil profond et réparateur, le corps et l’esprit subissent des processus cruciaux de régénération et de réparation. Des recherches suggèrent qu’un sommeil suffisant est aussi important pour la santé et le bien-être qu’une alimentation équilibrée et une activité physique régulière.

La Semaine du sommeil, une opportunité de sensibilisation

C’est précisément pour répondre à ces défis que la Semaine de sensibilisation au sommeil a été créée. Du 9 au 15 mars 2026, professionnels de santé et associations du monde entier rappelleront les bonnes pratiques : respecter son rythme et ses besoins de sommeil, maintenir des horaires réguliers, éviter la consommation d’excitants comme le café, le thé ou les boissons énergisantes, pratiquer une activité physique régulière, privilégier une activité calme en soirée.

Des solutions existent

Face à ce constat alarmant, des solutions existent, et pas seulement au niveau individuel. À l’échelle de la ville, des mesures réglementaires s’imposent d’urgence. Contrôle des nuisances sonores des lieux de culte et des débits de boissons, avec des sanctions dissuasives pour les récidivistes. Isolation acoustique des habitations le long de la voie ferrée, peut-être prise en charge dans le cadre d’un programme public-privé. Plantation d’arbres pour créer des îlots de fraîcheur dans les quartiers les plus exposés à la chaleur. Révision des normes de construction pour les adapter aux nouvelles réalités climatiques, avec des matériaux mieux isolants et une ventilation naturelle optimisée. Pour les travailleurs de nuit, des aménagements spécifiques doivent être envisagés : rotation des équipes pour limiter l’accumulation de fatigue, accompagnement médical régulier, information sur les risques liés à la perturbation du rythme circadien. Les employeurs ont une responsabilité dans la préservation de la santé de leurs employés. La thérapie cognitivo-comportementale, mise en avant lors de cette Semaine du sommeil 2026, peut également apporter des solutions à ceux qui souffrent d’insomnie chronique ou de troubles du sommeil liés à l’anxiété. En identifiant et en modifiant les pensées et comportements qui perturbent le sommeil, elle offre des perspectives de guérison durable, sans recours systématique aux médicaments.

Le combat pour des nuits paisibles, un combat pour la santé publique

Alors que la communauté internationale célèbre du 9 au 15 mars 2026 la Semaine de sensibilisation au sommeil, Yaoundé apparaît comme un symbole des défis à relever. Dans cette ville où le bruit et la chaleur conspirent contre le repos, des milliers de citoyens voient leur santé compromise jour après jour, nuit après nuit. Le thème de cette édition, « Bien dormir, mieux vivre », résonne comme un appel. Il ne s’agit pas seulement d’une invitation individuelle à mieux dormir, mais d’un défi collectif à créer un environnement propice au sommeil pour tous. Car le combat pour des nuits paisibles est aussi, fondamentalement, un combat pour la santé publique. Aux autorités municipales, aux responsables religieux, aux exploitants de bars et de maquis, aux transporteurs, à chaque citoyen, la Semaine du sommeil lance un message clair : le repos des uns n’est pas une option, c’est un droit. Et c’est ensemble que nous devons le garantir.

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Elvis Serge NSAA DJOUFFO TALLA est un journaliste camerounais spécialisé en santé et enquêtes de terrain, actuellement rédacteur en chef adjoint au groupe Echos-Santé. Lauréat de plusieurs prix nationaux pour ses reportages sur la tuberculose et le VIH, il allie rigueur factuelle et engagement pour les droits humains, notamment à travers des enquêtes sur l’accaparement des terres, la mortalité minière ou l’accès aux soins. Sa démarche s’appuie sur une expertise vérifiée, renforcée par une formation en vérification des faits et un engagement continu pour un journalisme porteur de changement social.

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